Pendant deux ans, l’essayiste Catherine Tobin a rencontré des dizaines d’adultes qui, dans leur enfance, ont vécu l’expérience de la séparation de leurs parents. Ses constats sont rassemblés dans un livre (L’enfant du divorce, Odile Jacob) qui souligne « la banalisation de la représentation de l’enfant du divorce dans notre société ». Entretien.

En 2020, la France comptait quatre millions d’enfants du divorce, soit un peu plus d’un mineur d’âge sur trois. Les données belges sont comparables. Se dirige-t-on vers une société où les familles séparées seront toujours plus nombreuses ? D’un point de vue statistique, la catégorie hors norme ne sera-t-elle pas celle des enfants dont les parents vivent encore ensemble ?
Catherine Tobin. En tout cas, la tendance est à la hausse : toujours plus de parents se séparent. Selon des données officielles, chaque année en France, on compte environ 379 000 enfants mineurs qui vivent la séparation des adultes qui en ont la charge. C’est une véritable lame de fond qui devrait nous interpeller. Cependant, il faut bien constater que cette question de société ne fait pas débat. Les enfants du divorce échappent aux radars médiatiques. Plus il y en a, moins on les voit. Leurs tourments sont souvent solitaires. Tous ceux que j’ai interrogés soulignent le peu de place donnée à l’échange ou à la parole. Quand ils s’expriment, c’est rarement dans le cadre familial, mais plutôt dans l’intimité des cabinets des psychothérapeutes ou encore dans les prétoires, devant des magistrats qui décident des lieux de résidence et des contributions alimentaires. Pour répondre plus avant à votre question, je dirais qu’il est toujours délicat de prédire l’avenir, mais vous avez raison : on peut se demander si, un jour, le statut d’enfant de parents divorcés et séparés ne deviendra pas majoritaire. Aujourd’hui déjà, il s’inscrit dans une norme socialement acceptée. Lorsqu’on dîne avec des amis, on ne relève même plus que la majorité des convives sont divorcés. Récemment, un parent m’a rapporté les propos de son enfant, que je trouve très éloquents. Lors de l’annonce de la séparation, il a spontanément répondu : « Je suis triste, mais maintenant, au moins, je serai comme tout le monde ! »
D’une certaine manière, l’histoire de cet enfant qui allait être « comme tout le monde » ne témoigne-t-elle pas d’une évolution sociétale positive : être un enfant de parents séparés n’est plus stigmatisant, comme cela a pu l’être dans un passé pas si lointain où, sous le poids de la religion et des conventions sociales, le divorce était mal vu ?
Oui, l’enfant du divorce n’est plus marginalisé. C’est une bonne chose, un constat rassurant. Mais nous ne devrions pas nous en contenter : ce qui est fréquent n’est pas à banaliser pour autant ! Chaque enfant qui vit la déstructuration de sa famille traverse une épreuve singulière et difficile, même à l’intérieur de sa fratrie. On entend parfois des gens dire : « J’ai raté mon mariage, mais j’ai réussi mon divorce. » Ce sont là, typiquement, des propos de parents. Pour les enfants, le divorce n’est jamais une réussite, c’est une déchirure qu’ils acceptent avec plus ou moins de difficulté. Il s’agit toujours de moments de peur, d’insécurité. Certes, dans les familles les plus conflictuelles, la séparation des parents peut être un soulagement pour les enfants. Cependant, elle laisse souvent des questionnements, des séquelles parfois longues à guérir.
Vos recherches ont privilégié le vécu des enfants. Les adultes qui se séparent ne vivent-ils pas aussi des moments très difficiles ?

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