Nous passons une grande partie de notre vie plongés dans nos pensées. Faut-il y voir un dysfonctionnement de l’esprit ou, au contraire, une ressource méconnue ? Psychologue et essayiste, Yves-Alexandre Thalmann démonte les idées reçues sur les ruminations mentales.
Un entretien publié par l’hebdomadaire Paris Match Belgique, le 8 janvier 2026, repris par le site Paris.be, le 11 janvier 2026.
En paraphrasant le « Discours de la méthode » de René Descartes, serait-il juste d’affirmer : « Je rumine donc je suis » ?
Yves-Alexandre Thalmann. Le terme de rumination recouvre des réalités assez diverses, mais on l’emploie le plus communément pour désigner des pensées qui ne sont pas directement en lien avec la tâche que nous sommes en train d’effectuer. En ce sens, il nous arrive très souvent de ruminer : les recherches montrent que, durant près de la moitié de notre temps de veille, notre esprit est ailleurs que dans l’action en cours. Dès que nous accomplissons des gestes familiers qui ne demandent pas d’effort particulier de concentration – se brosser les dents, randonner, regarder au loin par la fenêtre… –, des pensées spontanées surgissent. Les plus signifiantes d’entre elles enclenchent un processus de rumination. Il ne s’agit en rien d’un dysfonctionnement de l’esprit : tout le monde est logé à la même enseigne. Cela invite à interroger une idée très répandue, selon laquelle l’être humain serein et apaisé serait celui qui parviendrait à rester constamment concentré sur ce qu’il fait, imperméable à cette profusion de pensées qui jaillissent et s’entrechoquent dans le champ de la conscience, provoquant des émotions parfois désagréables. Cette vision d’un cerveau à l’abri de tout ce bruit mental est sans doute liée à une certaine lecture des philosophies orientales, à un discours sur le développement personnel qui laisse entendre qu’il faudrait se débarrasser des ruminations mentales en se limitant à « l’ici et maintenant ». Je trouve cela inhumain car notre cerveau est programmé pour produire ces pensées spontanées et tenter de les traiter. C’est un phénomène naturel et universel qu’il ne s’agit pas de combattre ou de faire disparaître, mais qu’il convient seulement de maîtriser.
Vous-même, ruminez-vous beaucoup ?
Bien sûr, énormément. Lorsque j’écris un livre, par exemple, le cœur du processus consiste à métaboliser les idées pêchées ici et là dans une abondante littérature scientifique, à les relier entre elles, à leur donner de la cohérence. Cela ne se produit pas lorsque je suis face à mon ordinateur, mais plutôt lorsque mon esprit est ailleurs. C’est en randonnant, en pratiquant la natation ou encore sous la douche que les choses se mettent en place par une rumination constructive, un vagabondage mental. Cela renvoie au fameux « Eurêka » d’Archimède, lorsqu’il eut l’intuition de son principe de flottabilité alors qu’il prenait un bain. C’est souvent dans les moments où l’esprit se détache de la tâche immédiate, où la pensée peut vagabonder librement, que surgissent la créativité, les associations nouvelles, les découvertes. Quand on cesse de forcer la pensée, elle devient véritablement féconde.
Très clairement. La nature a été particulièrement généreuse avec notre espèce. Les autres animaux ne disposent pas de cette capacité à se découpler du moment présent. Nous possédons là un outil adaptatif extrêmement puissant. Après avoir posé un geste ou tenu un propos, nous pouvons y revenir mentalement, l’analyser, et en tirer des enseignements pour améliorer nos manières de faire. De la même façon, avant d’agir ou de prendre la parole, nous sommes capables de simuler mentalement différentes options : un peu comme dans une partie d’échecs, nous pouvons anticiper plusieurs coups. Cette faculté de rumination est une des clés de la remarquable adaptation de l’être humain à son environnement.
« À la base de ce bavardage intérieur, il y a toujours une affaire en suspens : une question non résolue, un problème qui demande à être traité »
Curieux de beaucoup de choses, je m'intéresse notamment à des dossiers sociétaux, historiques, scientifiques et judiciaires. Depuis 1987, comme le temps passe, j'ai travaillé dans les rédactions de plusieurs quotidiens et hebdomadaires belges. J'ai aussi fondé l'hebdomadaire "Le Journal du Mardi" en 1999. Depuis 2007, je fais partie de l’équipe rédactionnelle de Paris Match Belgique.