On nous apprend dès l’enfance à être gentils. Mais l’être trop peut devenir une souffrance, voire un handicap. François Lelord, psychiatre et psychothérapeute, nous dit où placer les limites, sans renoncer à notre humanité.
Un entretien publié le 10 juillet 2025 par l’hebdomadaire Paris Match Belgique, repris par le site Paris Match.be, le 13 juillet 2025.
Que ce soit dans votre cabinet de psychiatre ou ailleurs, vous avez rencontré toutes sortes de gens : des gentils, des méchants, peut-être aussi des « gentils-méchants » et inversement. Fort de votre expérience d’observateur attentif des comportements humains, lesquels vous semblent les plus nombreux ?
François Lelord. Je ne partage pas davantage le point de vue pessimiste de Hobbes (« L’homme est un loup pour l’homme ») que celui, idéaliste, de Rousseau (« L’homme est naturellement bon »). Si l’on imagine une courbe de Gauss, les « trop gentils » et les « trop durs » – je préfère ce terme à celui de « méchants » – constituent deux groupes minoritaires, situés aux extrémités opposées. En majorité, les êtres humains se trouvent au centre, possédant des proportions équilibrées de gentillesse et de dureté qui leur permettent d’ajuster leur comportement à leur environnement. Je partage en cela le regard du psychologue Steven Pinker, pour qui l’être humain porte en lui, biologiquement et génétiquement, à la fois des pulsions violentes (territorialité, vengeance, domination) et des capacités à l’empathie, à la coopération et à la moralité. Nous sommes donc des êtres profondément complexes et ambivalents, façonnés en permanence par des facteurs culturels et éducatifs, ainsi que par nos rencontres et nos expériences de vie.
Dès la petite enfance, on nous apprend à « être gentil », mais que veut vraiment dire ce mot dans notre éducation ? N’a-t-on pas tendance à confondre gentillesse et obéissance ?
Effectivement. Ce n’est plus vraiment à la mode aujourd’hui, mais une éducation qui pousse les enfants à être trop obéissants, c’est-à-dire à se soumettre, risque de fabriquer des adultes « trop gentils », qui auront du mal à se défendre, à dire « non » ou à affirmer leurs besoins. À l’inverse, trop peu d’encadrement produit des individus excessivement narcissiques, incapables de compromis, et plus sujets aux conflits. C’est là toute la difficulté, voire l’insoluble question de l’éducation : il n’existe pas de recette miracle, seulement la nécessité constante d’adapter son approche à l’enfant qu’on a en face de soi.
La gentillesse pure, totalement désintéressée, existe-t-elle ?
Je le crois, oui. On entend souvent que les gentils agissent surtout pour se donner bonne conscience. C’est parfois vrai, mais je ne vois pas pourquoi on en ferait un reproche. Nous n’aimerions sans doute pas vivre dans une société uniquement composée de gens durs et rigides, qui ne se sentiraient jamais coupables, un monde où personne n’aurait jamais mauvaise conscience. Et puis, il ne faut pas désespérer de la nature humaine : il existe réellement des personnes dotées d’une forte générosité, qui sont spontanément touchées par la souffrance des autres et transforment naturellement leur empathie en aide, en soutien ou en soins, sans rechercher de bénéfice matériel ou affectif.
La gentillesse est-elle le propre d’Homo sapiens ?
Non, on l’observe également chez d’autres mammifères. Cela semble être un trait commun à l’évolution de nombreuses espèces. Par exemple, on a constaté que des animaux comme les rats, pourtant assez éloignés de nous sur l’échelle évolutive, sont capables d’empathie. Lors d’une expérience en laboratoire, un rat apprend qu’en appuyant sur un levier, il reçoit de la nourriture, mais que cette même action inflige un choc électrique douloureux à un autre rat situé à proximité. Généralement, le premier rat choisit de ne plus actionner le levier pour préserver son congénère, faisant ainsi primer une forme de solidarité sur son besoin de satiété. De même, chez certains primates supérieurs, on observe que le groupe prend soin d’un individu handicapé, incapable de chasser ou d’aider activement. Leur bénéfice est donc autre, peut-être d’ordre moral ou émotionnel. Notre espèce présente bien sûr elle aussi une forte prédisposition à l’empathie et à l’entraide, mais également une tendance tout aussi marquée à l’agressivité, au désir d’éliminer la tribu ou le groupe rival.
Au risque de décevoir les gentils qui nous liront, existe-t-il des humains, des personnalités pour lesquelles la gentillesse n’est qu’un mot sans réelle signification, voire un outil dont elles se servent pour arriver à leurs fins?
Bien sûr, certaines personnes éprouvent peu d’empathie, mais elles peuvent quand même adopter des comportements sociaux parce que leur éducation et leurs valeurs les incitent à être « gentilles » avec les autres. C’est le point de vue de La Rochefoucauld lorsqu’il écrit : « Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l’y être point du tout. » Sous-entendu, je voudrais être bon en étant seulement guidé par mes principes et non mes émotions. On retrouve cette idée dans certains courants philosophiques, tel le stoïcisme, qui considèrent que des manifestations de gentillesse comme la compassion résultent de sentiments, de « vulgaires » émotions, alors que seule la raison devrait guider nos actes. Cela revient à considérer que s’il faut aider ou consoler son prochain, ce n’est pas en se laissant guider par de l’empathie, mais au regard de la morale, de la justice ou de la charité.
Partagez-vous ce point de vue ?
Non, je trouve que l’empathie fait intrinsèquement partie de notre humanité, que c’est un trait admirable de ce que nous sommes. Sur ce point, je me sens plus proche de la vision de Rousseau ou de Schopenhauer, qui considèrent que la compassion est à la base de nos jugements moraux et de la vie en société. Je suis convaincu que si nous n’étions pas sensibles à la souffrance de nos semblables, nous n’aurions pas constitué de petits groupes où l’on prend soin les uns des autres, même des plus faibles, même sans réciprocité. Sans empathie, il n’y a pas de vivre-ensemble. Mais en même temps, ne soyons pas trop idéalistes. Dans ce monde, à l’une des extrémités de la courbe de Gauss que j’évoquais précédemment, il y a des personnes dont il est préférable de se méfier, des « personnalités difficiles » qu’il faut éviter, et plus encore si on est très gentil.
Lesquelles ?

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