Dix ans après le 22 mars 2016, certaines victimes continuent de livrer un combat invisible. Entre procédures interminables, nuits hantées et sentiment d’abandon, Walter Benjamin raconte une tragédie qui tarde à trouver un épilogue. À contretemps des commémorations officielles qui se profilent, voici l’histoire d’une survie entravée.
« Ce matin-là, le 22 mars 2016, je m’étais réveillé vers 6 h 15. J’avais dormi chez ma mère pour des raisons pratiques et elle m’a déposé à la gare du Midi peu après. Mon train est arrivé à l’aéroport vers 7 h 40. Je me souviens très bien qu’en montant les escalators, j’ai hésité à m’arrêter au Delhaize. Mais il y avait trop de monde, alors j’ai continué mon chemin. Avec le recul, je me dis que ce petit choix m’aurait peut-être sauvé la jambe. J’avais déjà ma carte d’embarquement pour rejoindre ma fi lle à Tel-Aviv, alors je me suis mis dans la fi le de la rangée 4 pour déposer mon bagage. À 7 h 58, j’ai entendu la première détonation. Sur le coup, ça ne m’a pas semblé si fort, j’ai cru que c’était un pétard ou un imbécile qui s’amusait, j’ai juste vu une lumière orange. Les gens ont commencé à crier et, deux secondes plus tard, il y a eu la deuxième explosion. J’ai été projeté en arrière, comme souffl é par un F-16. Quand je me suis redressé au sol, dans la fumée et le chaos, j’ai vu que j’avais perdu ma jambe droite ; il y avait du sang partout. Ce qui reste gravé à jamais, c’est l’horreur juste à côté de moi : le monsieur qui faisait la fi le derrière moi était allongé là, mais il n’avait plus de tête. J’ai cru que c’était un cauchemar, que ce n’était pas réel. Je me sentais partir, je pensais que c’était la fi n, mais j’ai refusé de mourir pour ma fi lle, Maurane. Je ne pouvais pas la laisser orpheline. Ma survie, je la dois aussi à deux hommes. D’abord Hassan, un technicien de l’aéroport, qui est resté près de moi, pour que je ne perde pas connaissance. Il m’a prêté son téléphone pour que je puisse appeler ma mère et mon ex-femme. Ensuite, Nathan, un militaire, qui m’a pris dans ses bras, m’a fait un garrot avec un morceau de tissu. J’ai attendu une heure et quarante et une minutes avant d’être enfi n admis aux urgences. C’était un carnage, une apocalypse. Ces images sont très précises, je les revois tout le temps, je suis encore dans ce hall des départs. Je regarde cette jambe arrachée, ma jambe, détachée de mon corps en sang, à quelques mètres de moi. Je n’ai même pas mal. On est au-delà de la douleur. C’est un anéantissement total de soi. Peut-être resterai-je là pour toujours. Quoi qu’il arrive, je ne pardonnerai jamais à ceux qui ont causé tant de souffrance. »
Dans le train qui nous mène à Bruxelles, nous relisons ces mots que Walter Benjamin nous avait confiés peu de temps après les attentats qui semèrent la mort dans la capitale de l’Europe. Dix ans plus tard, où en est cet homme ? A-t-il trouvé un chemin de résilience, a-t-il été correctement indemnisé ? Le temps du pardon est-il tout de même arrivé ? Nous avons beaucoup de questions à lui poser, mais nous nous promettons de ne pas lui demander de raconter une nouvelle fois ce matin du 22 mars 2016.
Walter nous ouvre la porte de son petit appartement, tout près de la gare d’Uccle-Calevoet, où il vit avec son chien Snow. Il aurait tout aussi bien pu l’appeler Milou, tant il ressemble au compagnon d’aventure d’un célèbre héros de bande dessinée. Mais peu après avoir franchi le pas de cette porte, nous serons abruptement ramenés à la réalité. Ici, nous ne sommes pas dans une fiction : les histoires de Tintin, en général, finissent bien. Celle de Walter semble sans fin.
Paris Match. Dix ans après les bombes de Bruxelles-National, où en êtes-vous, Walter ?

La suite de ce texte est à lire dans l’édition de Paris Match Belgique parue ce 12 mars 2026 et sur le site Paris Match.be
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