Quatorze années après avoir été victime d’un criminel de la route, alcoolisé et récidiviste, Gaëlle Evrard témoigne de sa lente reconstruction. Elle s’adresse aussi à son « bourreau », espérant qu’il ouvre enfin les yeux sur les conséquences de ses actes.
Un article publié le 2 avril 2026 par l’hebdomadaire Paris Match Belgique, repris le 4 avril 2026 par Paris Match.be
Bien des années après, Gaëlle a réussi à mettre des mots sur l’accident qui a changé le cours de son existence. Initialement, c’est à son « bourreau » qu’elle voulait les adresser : « D’après l’enquête, tu ne te souviens de rien, sauf d’avoir pris la route, l’impact et… c’est tout. Je me porte volontaire pour te conter la suite », lui écrit-elle à l’entame d’un livre au titre interpellant : « Bouillie, abécédaire d’une intimité broyée ».
En réalité, les mots de Gaëlle ne s’adressent pas qu’à un couard qui n’a pas assumé ses actes. Ils ont une portée plus large. Ils nous concernent tous. Ils questionnent cette société qui banalise la consommation d’alcool et, par ricochet, l’ivresse au volant. Ils veulent bousculer notre monde très « validiste », tellement paternaliste avec les personnes handicapées. Ils interpellent aussi les assurances et la justice qui, bien sûr, doivent évaluer les préjudices subis, mais – nous l’avons si souvent constaté dans nos enquêtes – peinent à concevoir des procédures moins traumatisantes. Trop souvent, les victimes se sentent sommées de justifier leurs douleurs morales et physiques et finissent par se percevoir comme suspectes, gênantes, voire coupables.
Loulou s’apprête à redémarrer, il met son clignotant. Et puis… le trou noir
Près de Gembloux, le 9 avril 2012, vers 18 h, une Citroën C2 s’immobilise à un carrefour. À son bord, un jeune couple. La vingtaine, des projets plein la tête, Gaëlle et « Loulou » vivent ensemble depuis quelque temps. Elle est journaliste, « boulimique de la vie », selon son expression. Il est informaticien, très bosseur. Ils s’aiment. Leur vie est une promesse. Bientôt, elle va devenir un combat.

Gaëlle Evrard vient de publier le livre « Bouillie, abécédaire d’une intimité broyée » chez Academia. ©D.R.
Loulou s’apprête à redémarrer, il met son clignotant. Et puis… le trou noir. Gaëlle se réveille quelques semaines plus tard sur un lit d’hôpital. Que s’est-il passé ? Dans son livre, s’adressant à celui qui en fut la cause, elle raconte ce qu’elle apprit plus tard des circonstances de l’accident. Elle l’appelle « Sergio », un prénom fictif. Elle souhaite que ce récidiviste – il avait déjà bénéficié d’une suspension du prononcé en 2011 pour conduite dangereuse – ne puisse se réfugier trop facilement dans ses prétendus trous de mémoire.
« Tu nous as heurtés par l’arrière, ne nous laissant aucune réaction possible »
Elle lui dit : « Ce maudit 9 avril 2012, alcoolisé et roulant trop vite, tu nous as heurtés par l’arrière, ne nous laissant aucune réaction possible. Notre petite Citroën a défoncé la rambarde de sécurité bordant la route, dévalé un talus et atterri une quinzaine de mètres plus bas sur les rails du chemin de fer. […] Loulou se souvient du bruit de l’impact et puis, paf ! La voiture, sur le toit. Tant bien que mal, il a réussi à s’extraire de la carcasse du véhicule. Il a tenté de m’en sortir, mais un thorax cassé, un corps meurtri et le surpoids du mien n’aidant pas, il n’y est pas parvenu. Complètement sonné, Loulou ne comprenait pas ce qui venait de se produire. […] Il a réussi à remonter le talus. Blessé. […] Et toi, Sergio ? Tu t’en sors avec quelques petites séquelles. D’après des témoins, voilà ta réaction : le chauffeur de la deuxième voiture est sorti de la sienne pour aller voir la voiture sur les voies. Il a regardé par-dessus la rambarde de sécurité. Il s’est allongé à terre. […] Plus tard, un membre de sa famille, on suppose, est arrivé sur place. Il était au téléphone, précisant qu’il n’avait rien de grave. »
« Rien de grave. » Le chauffard s’en sort bien. Pour Gaëlle, c’est autre chose. Entre la vie et la mort, elle est coincée dans un amas de tôles. Il faut plusieurs heures pour la désincarcérer. Inconsciente, elle est emmenée aux urgences. Le diagnostic est lourd : traumatisme crânien avec une fracture du trou occipital, contusions pétéchiales dans plusieurs zones du cerveau, fractures multiples (sacrum, poignet gauche, vertèbres lombaires L3, L4, L5), contusion pulmonaire bilatérale, plaie délabrante du cuir chevelu, plaie inguinale gauche très profonde…
« Il y a eu une période très noire, imprégnée par un profond sentiment d’injustice et des accès de haine »
Il faudra plusieurs semaines pour que Gaëlle sorte du coma, plus d’un an et demi pour qu’elle quitte l’hôpital de revalidation où elle devra tout réapprendre – parler, manger, se laver… –, plusieurs années pour trouver le chemin de la résilience, accepter l’idée d’être une personne à mobilité réduite. Ou plutôt, comme elle l’écrit joliment, pour se métamorphoser en un « papillon à mobilité réinventée », fragile, sensible, éphémère bien sûr, mais léger, heureux de voler, malgré la dangerosité du monde.
Pendant plus d’une dizaine d’années, des mots sont venus. Des mots qui racontent, confient, dénoncent et déplorent. Mais aussi des mots qui donnent de l’espoir. Est ainsi né ce livre qu’elle nous montre, nous recevant dans la maison adaptée où elle vit avec Loulou et leur petite fille Camille, née il y a deux ans, symbole lumineux de sa reconstruction.
Paris Match. Votre récit est écrit sous la forme d’un abécédaire. Parmi tous ces mots qui décrivent vos maux et vos victoires, quel est celui qui traduit le mieux votre état d’esprit actuel ?
Gaëlle Evrard. « Kintsugi ». Ce terme désigne…
Lire la suite de ce texte sur le site Paris Match.be, texte en « accès membre » = abonnement gratuit)
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