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Le site de Michel Bouffioux

Charles Michel, l'homme qui allait vite

Publié le 16 Avril 2015 par Michel Bouffioux in Paris Match Belgique

Une interview portrait du Premier ministre belge.

Domicilié dans une rue champêtre de Wavre (Limal), dans le Brabant wallon, le Premier ministre vit dans une maison récemment agrandie où tout sent le neuf. A l’image, somme toute, du gouvernement qu’il dirige depuis quelques mois. Dans cette villa au milieu des bois, il a accordé une interview inhabituelle à Paris Match. Fait exceptionnel, la « machine à communiquer » du 16, rue de la Loi s’est quelque peu mise en veilleuse, laissant s’exprimer Charles Michel, l’homme au destin peu commun qui est devenu le plus jeune Premier ministre de l’histoire de Belgique.

Photo : Ronald Dersin

Photo : Ronald Dersin

Paris Match. Quand vous n’êtes pas au 16, rue de la Loi, vous vivez donc au milieu des bois ?

Charles Michel. Oui, c’est un endroit en pleine nature que j’apprécie beaucoup. J’ai eu le coup de cœur pour cette maison il y a une dizaine d’années. J’aime me promener dans ce quartier. Je m’y ressource en regardant les arbres, en me réjouissant de rencontres furtives avec des écureuils. Débutent, tout près d’ici, des chemins qui augurent d’heures de promenade. C’est moins fréquent depuis que je suis Premier ministre mais, parfois, je les emprunte à vélo. Cela me procure de véritables moments de détente.

Vous êtes donc plus rural que citadin ?

Il y a une double part en moi. Durant mon enfance, j’ai toujours habité à la campagne du côté de Jodoigne, dans un environnement très rural. Alors que j’étais étudiant à l’ULB, puis à Amsterdam, j’ai beaucoup aimé vivre en ville. Aujourd’hui, j’apprécie de devoir travailler à Bruxelles pendant la journée et de revenir le soir dans un environnement comme celui-ci. Etre au milieu de la nature me donne une forme de recul par rapport à l’hyperactivité qu’implique ma fonction.

Vous êtes encore un peu jeune pour que l’on écrive votre biographie. Mais, le cas échéant, elle pourrait s’intituler : « L’Homme qui allait vite » ?

Ce ne serait pas un mauvais titre. C’est vrai que j’ai été très précoce dans le domaine politique. Mais je n’ai pas perdu de temps non plus dans mes études. J’aime à rappeler que j’ai été le plus jeune avocat du barreau de Bruxelles.

Cela tient à quoi ? Vous êtes un homme pressé ?

Peut-être qu’un jour, des biographes, voire des psychologues, se pencheront sur la question ! Pour moi, c’est une affaire de tempérament. J’ai un goût véritable pour la prise de responsabilités, voire même pour la prise de risques. A cela s’ajoute le fait que j’ai grandi dans un environnement familial qui m’a donné le goût du débat démocratique, de l’actualité politique. Un environnement où j’ai peut-être compris plus vite que d’autres certains mécanismes de la prise de décision.

Quand le Premier ministre est le fils d’un ténor de la vie politique qui fut ministre des Affaires étrangères, accomplit-il son propre destin ou rentre-t-il dans le moule qui lui avait été préparé par sa famille ?

Naguère, s’il y a eu une chose que mon père voulait que je réussisse parce que lui n’avait pas eu la chance de pouvoir en faire, c’était des études universitaires ! A ce niveau et celui-là seulement, j’ai réalisé un rêve familial. Mon père a toujours regretté de n’être pas universitaire – il a fait l’Ecole normale pour devenir enseignant. Dans certains milieux, cela lui a parfois donné le sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur. En même temps, c’est une circonstance qui lui a conféré beaucoup de combativité. Je voue une profonde admiration à mon père. J’ai de l’estime pour son parcours hors du commun. La principale influence qu’il a eu sur moi, c’est de nourrir l’envie de me dépasser pour démontrer ma propre valeur. Ce côté « bon élève » que l’on me colle parfois dissimule un caractère de compétiteur. J’ai eu, c’est vrai, cette envie obsessionnelle de démontrer que j’avais les capacités d’assumer des responsabilités, que je n’y accédais pas par le fait que mon père s’appelle Louis Michel.

Devenir Premier ministre, c’était tuer le père ?

Vous pouvez le voir comme cela… Moi, je sais que je me suis libéré du poids du père depuis longtemps. Je n’ai pas attendu de devenir Premier ministre pour me sentir moi-même !

Vous vous êtes investi en politique à 16 ans en adhérant aux Jeunes Réformateurs libéraux à Jodoigne. Quand des ados s’intéressent à la politique, c’est plutôt un poster du Che qu’ils collent dans leur chambre ! Quitte à devenir MR, CDH ou PS dix ans plus tard…

Je ne suis pas d’accord. Il y a plein de jeunes qui militent au MR. Ils sont en adhésion avec une certaine idée de la société, avec nos valeurs de liberté, d’émancipation et de prise de responsabilités. Ce qui est exact, c’est que, dans mon éducation, mes parents m’ont très vite communiqué ces valeurs et, je dirais même, des repères philosophiques. Principalement cette idée que les personnes doivent être à même de faire leurs propres choix et d’en assumer les conséquences. A 16 ans, je n’ai pas ressenti le besoin de me rebeller contre cette vision de la vie parce que je la trouvais très mobilisatrice. Elle restera d’ailleurs le moteur de mon existence. Ce qui ne veut pas dire que quand je vivais encore sous le toit de mes parents, il n’y ait jamais eu de discussions vives, comme dans toutes les familles.

Sur quels sujets cela coinçait-il ?

La dépénalisation du cannabis, par exemple. Aussi, nous étions en désaccord sur le fonctionnement de certaines organisations humanitaires. Les discussions ont parfois été très brutales. Mais sur l’idée fondamentale de liberté et de responsabilité, on s’est toujours rejoints : essayer de travailler à l’édification d’une société où le plus grand nombre de personnes ont la capacité, non pas théorique mais réelle, d’être maîtres de leur existence.

L’égalité des chances reste cependant très virtuelle dans la société belge…

Oui, et je le déplore. A cet égard, il y a un moment marquant dans mon parcours. Je m’en souviens comme si cela s’était passé hier. J’étais jeune avocat au barreau de Bruxelles. En tant que pro deo, j’ai eu comme client un jeune qui avait exactement le même âge que moi. Il avait sept ou huit frères et sœurs. Il parlait à peine le français. Ce garçon avait été arrêté pour trafic de stupéfiant à la sortie d’une école. Je me vois encore dans la salle des pas perdus du Palais de justice de Bruxelles, notant tout ce qu’il m’expliquait dans un petit cahier pour préparer sa défense… Et puis, à un moment donné, je n’étais plus tellement avec lui, envahi par la prise de conscience qu’il aurait pu être assis là où j’étais, avec une toge d’avocat toute nouvelle, toute propre, bien repassée. Et moi, j’aurais pu être en face de lui, si j’étais né dans son environnement, sans avoir eu la chance de faire des études. Cette rencontre m’a beaucoup marqué. Jusque-là, j’avais une compréhension virtuelle, je dirais philosophique, de l’égalité des chances et de la liberté. Désormais, j’étais entré dans le réel. Durant cette période où, pendant trois ans, je fus avocat stagiaire à Bruxelles, j’ai fait beaucoup de pro deo. J’ai été confronté au pire et au meilleur de l’homme, au désœuvrement, à la pauvreté et à la misère. C’est une expérience dont je garde un souvenir très prégnant. Cela m’a rappelé des difficultés familiales.

La vie des Michel n’aurait-elle pas été un long fleuve tranquille ?

Non, la vie de mon père, de son frère et de ses parents n’a pas toujours été très aisée…

Un milieu modeste ?

Très modeste. Mon père m’a souvent parlé du drame de mon grand-père, du fait qu’après la guerre, complètement ruiné, il a dû vendre ses meubles sur la Grand-Place à Tirlemont.

Que s’était-il passé ?

Au retour de la guerre, mon grand-père était extrêmement malade. Et comme il était entrepreneur, il n’a pas pu continuer à travailler, ce qui lui a fait tout perdre. A 17 ans, mon père s’est retrouvé orphelin de père et, de fait, chef de famille. Cela a fait de lui l’homme déterminé que l’on connaît.

Un déterminant pour vous aussi, que cette histoire familiale ?

Certainement. Mon grand-père s’appelait Charles… Son histoire a été fort présente dans mon enfance. Mon père m’a raconté mille ou deux mille fois ce qu’a vécu le sien. Il y a là une fragilité, quelque chose qui est encore ancré en mon père et qui m’a été transmis. Je sais d’où je viens, je ne l’oublie jamais. Alors oui, bien entendu, on me voit comme un fils de ministre, mais ce n’est pas comme cela que je me ressens. Je me sens issu d’une famille qui, comme beaucoup d’autres, a connu des moments très difficiles et des moments de bonheur.

On disait donc que l’égalité des chances est quelque peu virtuelle dans notre société…

Oui et c’est pourquoi, quand je suis devenu président du MR, je me suis extrêmement engagé pour que l’enseignement soit un thème central. Comme l’égalité des chances n’existe pas spontanément, c’est l’institution qui est la plus à même de jouer un correctif. Miser sur enseignement de qualité, qui prône l’excellence, le mérite, l’effort, le sens du travail, c’est la meilleure manière de créer plus d’égalités des chances. C’est un enjeu majeur.

Sans doute, mais ce discours, on l’entend depuis des décennies !

Je ne formule pas ici des phrases bateau de politicien en campagne. L’enjeu de l’enseignement me semble crucial pour le demi-siècle à venir. Ce n’est pas dans mon champ de compétences actuel, mais j’estime que cette question mérite mieux et plus que ce qui s’est passé les vingt dernières années en Belgique.

On parle toujours de votre père, mais qu’en est-il de votre mère ?

Elle a joué un rôle extrêmement important pendant toute mon enfance. Alors que mon père était terriblement absent, ma mère a été une sorte de pilier, un élément de stabilité dans la vie familiale. Elle a toujours été très sportive et c’est d’elle que j’ai hérité une forme de ténacité, de goût de la compétition.

Votre mère a un jour déclaré que vous étiez mauvais perdant…

Je suis très mauvais perdant, c’est vrai ! Je me suis un peu corrigé depuis l’enfance mais bon, change-t-on vraiment ? Quand je jouais au tennis ou au foot, si je perdais, je m’en voulais à mort. C’est bizarre. A l’école, j’étais un enfant calme qui étudiait bien, à la maison, j’étais un enfant sage, mais sur un terrain de sport, je ne supportais pas la défaite.

Au point de tricher ?

Non, la triche, ce n’est pas mon genre.

Un père absent, disiez-vous. Les photos d’archives où l’on vous voit, petite tête blonde, dans les bras de votre père, où l’on vous voit jouant au tennis de table contre lui, n’étaient que des images d’Epinal ?

Non. Ses moments de présence étaient rares, mais ils m’ont imprégné. J’ai beaucoup de souvenirs d’enfance qui me renvoient à des moments paisibles, très chaleureux, affectueux. La compensation de la rareté, c’était une forme d’intensité. A vrai dire, j’ai commencé à avoir une véritable proximité avec mon père alors que j’étais âgé de 15 ou 16 ans. Jusque-là, je ne le voyais que de temps en temps le week-end et pendant les vacances. Le reste du temps, il partait tôt le matin et il rentrait tard le soir.

Et vous, quel papa êtes-vous ?

Ah ! Le point délicat ! Avant de devenir Premier ministre, je parvenais à libérer mes mercredis après-midi. Maintenant, c’est devenu difficile. Il reste des moments dans les week-ends, qui sont généralement aussi remplis par le travail. J’essaye d’avoir une demi-journée ici ou là. Je n’ai jamais un week-end du vendredi soir au lundi matin. La vie politique, faite de responsabilités à haut niveau, est difficilement compatible avec une vie familiale tout à fait normale.

Avec le grand-père et le père qu’il a, Maximilien, votre fils de 10 ans, devra viser au moins le premier poste de président des futurs Etats-Unis d’Europe !

Pour l’instant, il est plutôt passionné par la danse. Le hip-hop notamment. Il suit des cours.

Amélie, votre compagne, travaille aussi. Pas évident, la vie de couple ?

Nous nous adaptons à cela et nous nous soutenons. Elle et moi, nous partageons le bonheur de vivre une relation très sereine, faite de calme et de douceur.

C’est une vie que vous pourriez mener à ce rythme-là pendant combien d’années ?

Pour l’instant, c’est une question que je ne me pose pas du tout. J’ai presque 40 ans, je crois que c’est un moment dans la vie où l’on se sent bien, en pleine capacité. Je suis tellement dans l’action. J’aime le job ! J’aime cet engagement, les prises de décision, cette adrénaline qui monte.

Si vous étiez un super héros ?

Ah ? Quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup regarder la série « Mac Gyver ». Avec son couteau suisse et des systèmes D, il pouvait résoudre des problèmes d’apparence insoluble.

N’est-ce pas un peu cela d’être Premier ministre en Belgique ?

Exactement. Quand tout semble compromis, on trouve toujours des astuces et des trucs pour s’entendre tout de même.

Disposez-vous d’autant de pouvoir que vous l’imaginiez ?

Ni plus, ni moins. Je vais être très franc : j’ai toujours été très décomplexé par rapport au pouvoir. Ses ors et ses attributs ne m’intéressent pas, mais alors pas du tout ! Pour moi, disposer d’un pouvoir, c’est l’opportunité d’influencer les décisions, ce qui veut dire aussi d’en assumer la responsabilité. C’est un moteur, un exercice qui me plaît. Une possibilité de diriger le pays dans la bonne direction pour les prochaines années. Parfois, certaines personnes semblent écrasées par le poids des responsabilités. Moi, pas du tout ! J’aime mener en permanence l’exercice intellectuel de savoir quelle décision prendre dans des situations délicates, faire la balance des intérêts, voir l’avantage qu’il y a à prendre telle ou telle option. Quand j’entends des collègues qui disent qu’ils ne prennent pas goût au pouvoir, je les trouve un peu faux-jeton.

Votre cv est un véritable sans-faute : rien qui dépasse, pas une petite peluche sur le costume…

Peut-être qu’on le voit comme cela de l’extérieur…

Pas d’échec connu ou de grosse gaffe, même pas un propos déplacé…

Euh non… C’est trop lisse, c’est cela ?

De fait, c’est tellement parfait que cela ne paraît pas humain ! Vous n’avez jamais fait de « conneries » ?

Non, je ne crois pas… Quoique. A 17 ans, j’ai emprunté la voiture de mon père pour emmener une copine en balade. On s’est retrouvé sur des chemins de terre, au milieu des champs, près du domicile familial. Je voulais l’épater… In fine, j’ai juste réussi à faire tomber la voiture dans une petite rivière en faisant une marche arrière.

Dans votre vie politique, avez-vous connu des moments de grande solitude ?

J’ai beaucoup plus souffert qu’on a pu l’imaginer après 2004, lorsque j’ai subi un déversement d’attaques et d’injures venant du Parti socialiste après le changement d’alliance au niveau régional. Au-delà de la trahison, il y a eu des attaques personnelles et cela m’a fait mal. Peut-être sont-ce ces moments qui ont forgé ma carapace actuelle, la capacité de résistance et d’endurance que je crois avoir. A ce moment où je venais de terminer mon premier mandat de ministre régional, il y a eu des propos déplacés, insultants, des mensonges. On a voulu me dessiner comme quelqu’un d’arrogant…

Vous ne l’êtes pas ?

J’ai plein de défauts, mais je sais que je ne suis pas arrogant ! Je suis même plutôt quelqu’un de discret, parfois de timide et même de réservé. Cela peut parfois donner un sentiment de distance, j’en conviens. On a aussi voulu créer de moi une image d’acharné antisocialiste alors que je me ressentais – et c’est toujours le cas – comme quelqu’un qui aime le débat et le dialogue. Il faut bien mesurer qu’à l’époque, je n’avais que 27-28 ans. Cela m’est tombé dessus alors que j’étais persuadé d’avoir exercé ma fonction de ministre régional de manière très appliquée et convenable, comme en avaient d’ailleurs convenu des adversaires politiques. Alors que j’avais mis la Wallonie sur le chemin de réformes indispensables, qui ont été finalisées par la suite.

On vous sent encore blessé…

Le cuir est devenu plus solide mais pendant ces deux ou trois années-là, cela a été très rude. Je ne l’ai jamais dit publiquement, mais, à cette époque, j’ai reçu une proposition professionnelle pour aller travailler dans un cabinet d’avocats aux Etats-Unis. Je ne vous cache pas que les conditions salariales étaient bien plus intéressantes que tout ce que l’on peut espérer en politique. Pendant quelques semaines, j’ai réfléchi. La tentation était grande de découvrir un autre horizon, de me retrouver à l’étranger. L’idée de l’ailleurs me plaisait vraiment. J’avais déjà eu la tentation de me lancer dans des études pour devenir diplomate quand j’étais à l’ULB… Mais j’ai décidé de rester engagé en politique. Pour l’instant, je me sens engagé à 1 000 % et durablement, mais la question de quitter la politique se reposera certainement un jour.

Vous pourriez partir dans les Cévennes pour élever des chèvres ?

Non ! Je vais laisser cela à Olivier Deleuze. Par contre, je pourrais ouvrir un magasin de motos, parce que je commence à bien m’y connaitre.

Ah, la moto, comme votre père encore !

Eh bien non ! Là, c’est moi qui l’ai initié. Depuis l’adolescence, je suis passionné de moto. Cela a d’ailleurs fait l’objet de discussions homériques avec mes parents, qui ne voulaient pas en entendre parler. Finalement, je dois avouer que j’ai commencé en faire en cachette avec un copain.

Eh bien, le voilà, le petit côté « bad boy » de Charles Michel !

(Il rit) Je n’ai pas fait partie des Hells Angels ! Finalement, avec la rémunération d’un job étudiant, j’ai offert à mon père sa première moto. Vu ce que j’avais gagné, c’était une occasion. Un modèle pas terrible. Le moteur n’était pas très puissant et mon père avait du poids. Il y avait une pente dans le village, avant d’arriver à la maison. Et je vois encore mon père qui n’arrivait pas à la monter lors de ses premiers essais. C’était un peu humiliant pour lui, mais on a bien rigolé ! Si je le pouvais, je me rendrais au Conseil des ministres en moto. Mais ce n’est pas évident avec le costume.

Bon, le magasin de motos, c’est pas mal, mais…

Pour l’avenir, il y a beaucoup de possibilités. Dans le secteur privé, à l’étranger. Quoi qu’il en soit, je serai un jeune ancien Premier ministre.

Il y a des anciens Premiers ministres dont la seule ambition est de redevenir Premier ministre…

Je ne veux pas dire jamais, mais je trouve qu’il y a parfois une dimension pathétique dans ces attitudes qui consistent à vouloir s’accrocher à tout prix à une fonction.

Il y a un babyfoot dans votre salon et il parait que vous excellez dans ce jeu…

Quand mon père faisait de la politique locale, on allait beaucoup dans les salles de café… C’est là que j’ai appris à marquer des goals !

Existe-t-il un choix politique que vous auriez défendu au début de votre carrière, mais que vous ne défendriez plus du tout aujourd’hui ?

Oui, peut-être la dépénalisation du cannabis.

Vous n’avez jamais fumé un pétard ?

Non, et pourtant j’ai fait une partie de mes études à Amsterdam.

Quel livre lisez-vous en ce moment ?

Je viens de m’acheter « Vivre vite » de Philippe Besson. Je ne l’ai pas encore commencé. C’est une biographie de James Dean.

Vous avez peur de mourir jeune, comme lui ?

Qui sait ? Les destins sont ce qu’ils sont. A vrai dire, ce n’est pas le sujet qui m’a interpelé, mais l’auteur. J’ai aimé d’autres livres de Philippe Besson.

La mort ne vous fait pas peur ?

Avant, je n’y pensais jamais. Mais depuis peu, c’est une idée, une peur qui s’est installée en moi et je ne sais pas pourquoi. Cela ne peut être que l’âge.

Un livre a-t-il changé votre vie ?

« Bel-Ami » de Maupassant. J’avais 13 ans quand je l’ai lu. Sa qualité d’écriture exceptionnelle m’a donné le goût de la littérature.

Tiens, une histoire d’ambition ?

Une histoire qui vous fait plonger dans une époque fascinante et une histoire d’ambition, oui. De manipulation aussi. Elle décrit les travers d’une société. Mais rassurez-vous, je ne me projette pas dans Georges Duroy, le personnage principal de ce roman, prêt à tout pour réussir. Bien que je ne puisse nier que la thématique de l’homme qui cherche à s’élever dans la société, du prix qu’il est prêt à payer pour cela, m’interpelle.

S’élever dans la société, c’est quelque chose qui semble très présent chez les Michel. Cela a quelque chose à voir avec une revanche ?

En ce qui me concerne, c’est plutôt l’envie d’influencer le cours de choses qui me fascine. J’ai d’ailleurs lu énormément de biographies et de romans historiques pour découvrir les histoires d’hommes qui ont eu cette démarche. J’aime bien l’idée que des personnes puissent agir et laisser une empreinte. J’ai des amis qui sont très impressionnés par le fait que je rencontre désormais des gens comme Merkel, Valls, etc. Moi, cela ne me provoque aucune excitation, pas de trac ou de stress. Je vois cela comme une partie de mon job, ni plus ni moins. Un moment où je dois être concentré pour faire avancer la cause de mon pays. Et c’est cela seulement qui m’importe.

Quel film vous a marqué récemment ?

Je n’ai plus beaucoup eu le temps d’aller au cinéma. J’ai regardé la première saison de « House of Cards » à l’époque où l’on négociait l’accord de gouvernement. Cela m’a beaucoup amusé de reconnaître dans différents personnages soit des collègues, soit des collaborateurs et des conseillers.

Quelle est votre maxime ?

« C’est bien d’avoir raison, mais il faut avoir raison au bon moment. » Je l’ai appliquée lors de la négociation de l’accord de gouvernement. Il s’agissait de présenter les points de discussion au moment où les esprits étaient mûrs pour que les choses se passent de manière harmonieuse.

Un principe intangible dans votre fonctionnement ?

Comme Premier ministre, j’exploite sans la moindre réserve le privilège qui m’est conféré de rester maître de l’ordre du jour du Conseil. A l’instar de Jean- Luc Dehaene autrefois, je considère que c’est quelque chose que l’on ne peut pas m’enlever.

Quels enseignements personnels avez-vous tirés de ces derniers mois ?

Parfois, c’est quand on est confronté à une situation qui paraît inextricable que l’on découvre les solutions. Quand j’ai été nommé informateur, les caricaturistes se sont déchaînés et ont fait des dessins fort drôles pour se moquer de ma mission impossible. Personne n’y croyait. Et j’ai trouvé dans cette complexité du moment une motivation supplémentaire. La principale, c’était d’éviter une crise dont le pays aurait pu souffrir pendant des années, une crise pouvant être fatale.

Et vous êtes devenu Premier ministre à 38 ans. C’est un destin !

Je ne le vis pas comme cela.

Vous vous rendez tout de même bien compte que ce n’est pas commun ?

J’ai été tellement dans l’action durant toute l’année 2014, avec des élections, des négociations, ma prise de fonction, la mise en place du gouvernement dans le contexte social et politique que l’on connait, que je n’ai pas pu passer une soirée à me réjouir d’avoir été nommé Premier ministre.

Ce n’était pas votre ambition d’occuper cette fonction ?

Non… Quoique. Il y a quelques années, une émission de télé néerlandophone avait dressé un portrait intimiste de mon père et de moi. Et c’est vrai qu’encore très jeune, j’avais déclaré en souriant qu’un jour je deviendrais le Premier ministre de ce pays.

Quel est le personnage historique qui vous inspire ?

J’ai lu une biographie de Charles de Gaulle quand j’étais adolescent et cela ne m’a jamais quitté. J’ai été fasciné par sa forme de prétention et de génie. Alors qu’il était exilé dans un cagibi à Londres, il déclarait : « Je suis la France. » Quel panache ! Cette vision a changé le destin de la France et de l’Europe. Le parcours de Nelson Mandela m’impressionne aussi. Voilà quelqu’un qui, pendant des années, est en prison et pourtant garde le cap, devenant dès sa sortie l’artisan de la réconciliation nationale avec une lucidité extraordinaire. Je suis fasciné par les destins d’individus dont les choix ont changé le cours de l’histoire. Leur point commun, c’est qu’au moment où ils posent des actes et des choix qui vont changer le cours de choses, ils sont à contretemps. On ne les comprend pas tout de suite. Ils ne sont pas dans la facilité. Ce sont chaque fois des actes de courage.

Avez-vous l’impression de conduire une voiture ou un paquebot ?

Un paquebot. On est en train de prendre le large vers un horizon qui n’a jamais été atteint. Vers le nouveau modèle économique dont on a besoin.

Le capitaine a l’air sûr de son cap !

C’est le moins ! Il y a une très grande volonté, une très grande ténacité chez moi. Pour autant, je ne suis pas une tête brûlée ! Je ne vais pas foncer dans les icebergs. Je sais que quand il y a des obstacles, il faut les négocier et que cela passe par le dialogue.

Publié par Paris Match (Belgique), le 9 avril 2015. Pour lire en format PDF, cliquez à côté du trombone.

Un complément à cet entretien a déjà été publié sur ce site :

 

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Carlier V. 22/04/2015 10:10

Excellente interview!