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Julie et Melissa : les sincères condoléances d’une magistrate liégeoise

Michel Bouffioux par Michel Bouffioux
14 décembre 1995
dans Affaire Dutroux, Enquêtes, Entretien, Télémoustique
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Un article publié par l’hebdomadaire Télémoustique, le 14 décembre 1995.

Les sincères condoléance d'une magistrate liègeoise

Cinq mois après la disparition de leur petite Mélissa et de son amie Julie, Gino et Carine Russo gardent l’espoir… Malgré le silence pesant des policiers liégeois, la froideur de l’administration qui vient de leur couper le droit aux allocations familiales, la maladresse stupide d’un haut magistrat qui, il y a quelques jours, n’a pas trouvé mieux que de leur souhaiter des « sincères condoléances »…

Est-ce que vous conservez encore l’espoir de retrouver un jour Mélissa et Julie ?

Gino Russo. C’est évident ! Comment pourrait-on encore vivre autrement ? Tant qu’il n’y a pas de mauvaises nouvelles, nous voulons croire que les petites sont encore en vie…

Avez-vous des nouvelles de l’enquête sur leur disparition ?

Carine Russo.  Cela n’a pas changé depuis le début de l’affaire : la justice ne nous informe toujours pas plus des démarches qui sont faites pour tenter de les retrouver. Tout au plus, après plusieurs semaines d’attente, nous avons eu accès à une partie expurgée du dossier…

Gino. Et encore ! En fait, c’est notre avocat qui a pu consulter le début de l’enquête en présence d’un membre du parquet de Liège et il a dû prendre l’engagement de ne nous communiquer aucune information. Il est tenu pour responsable de tout ce qu’il pourrait nous dire. On est donc toujours à la case départ. Des gens nous disent qu’ils croient ceci ou cela. C’est parfois fatigant. On s’affaiblit. Pourtant, on ne ferme la porte à aucun témoignage.

En septembre dernier, vous nous déclariez avoir « l’impression que les enquêteurs pédalent dans la choucroute« . Vous évoquiez aussi « les trop nombreuses lacunes de l’enquête » et votre « sentiment de révolte ». Aujourd’hui, vous diriez la même chose ?

Gino. Je crains malheureusement que oui. Mon sentiment, c’est que la justice a fait du travail en quantité, mais pas en qualité. Vraiment, il y a eu trop d’improvisations dans les premiers jours. On a perdu de grosses chances de trouver des éléments probants. Si l’on en croit certaines informations diffusées dans la presse, les enquêteurs utilisent seulement maintenant des informations que nous leur avions données, dès les premiers jours. À savoir, le relevé des identités qu’ils n’avaient pas pensé faire ! Des personnes qui circulaient aux alentours de notre maison dans les jours qui ont suivi le drame et de celles qui ont participé aux battues. L’idée sous-jacente de tout cela serait que la personne qui a enlevé les petites aurait pu avoir envie de revenir sur les lieux…

Récemment, on vous a supprimé le droit aux allocations familiales.

Carine. Quand on a reçu la lettre de l’administration nous annonçant sa décision, on a eu mal. Mais on s’y attendait. Dans un livre, on avait lu notamment le témoignage de la maman de Nathalie Geysbregts (‘). Elle avait déjà été confrontée à cette situation. Ces derniers jours, il y a quelque chose d’autre qui nous a fait bien plus mal…

À quoi faites-vous allusion ?

Gino. À une déclaration insensée et cruelle du procureur du Roi de Liège, Mme Bourguignon. Nous étions dans le bureau d’un substitut du parquet de Liège et elle y est entrée. Elle nous a salués en nous présentant ses « sincères condoléances ». On n’a pas compris son attitude. À vrai dire, cela nous a écœurés. Il s’agissait sans doute d’une erreur. S’est-elle excusée ?

Carine. Pas vraiment. « Que voulez-vous dire d’autre en cas de disparition ? » nous a-t-elle lancé. C’était encore pire !

Est-ce que, mentalement, vous vous construisez des hypothèses ? Ou préférez-vous ne pas envisager ce qui aurait pu arriver aux petites ?

Carine. On ne pense plus vraiment à l’enlèvement proprement dit. Ça n’a plus d’importance… La question qui revient sans cesse est de savoir où elles se trouvent. Vous savez, des cas de gens nous parlent, nous disent qu’ils croient ceci ou cela, qu’ils ont entendu ceci ou cela…

Cela doit être épuisant de baigner dans cette atmosphère de rumeurs  ?

Carine. En un sens, c’est fatigant. À la longue, on s’affaiblit. Pourtant, nous ne fermons la porte à aucun témoignage. Quand on est dans notre situation, on préfère perdre un peu de temps de cette manière. C’est le silence et l’inaction qui pèsent le plus.

Comment parvenez-vous à tenir le coup ?

Gino. Principalement, grâce aux soutiens que nous recevons de personnes que nous ne connaissons même pas. Tous les jours, il y a des appels téléphoniques. On reçoit aussi deux ou trois lettres. De toute façon, pour nous, la question n’est pas de tenir ou de ne pas tenir. On se doit, pour nos enfants, de ne pas s’incliner, de croire, d’espérer et de se battre.

(‘) « Vivre avec une ombre »: Éditions Standaard. Que l’on peut se procurer auprès de l’ASBL Marc et Corinne, 30 rue des Vingt-Deux, 4000 Liège. Tél. : 041152. 73.97. En collaboration avec d’autres associations, cette ASBL publie en ce moment un conte de Noël sous forme de BD. Le titre : Jenny « . Prix : 395 francs… Pour aider les parents d’enfants disparus ou assassinés. La petite Nathalie Geysbregts, à laquelle Mᵐᵉ Russo fait allusion, a disparu en février 1991. Malheureusement, elle n’a jamais été retrouvée.

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Michel Bouffioux

Michel Bouffioux

Curieux de beaucoup de choses, je m'intéresse notamment à des dossiers sociétaux, historiques, scientifiques et judiciaires. Depuis 1987, comme le temps passe, j'ai travaillé dans les rédactions de plusieurs quotidiens et hebdomadaires belges. J'ai aussi fondé l'hebdomadaire "Le Journal du Mardi" en 1999. Depuis 2007, je fais partie de l’équipe rédactionnelle de Paris Match Belgique.

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