Le sac de Visé
Visé n’en avait pas fini avec les atrocités. Dans la nuit du 15 au 16 août, alors que les forts de Liège sont déjà presque tous tombés (voir les pages 46 à 51), cette ville martyre est l’objet de pillages, d’incendies et de meurtres commis par des régiments allemands récemment arrivés en Belgique. Sous le prétexte inventé que des habitants ont tiré sur des soldats, simulant d’ailleurs eux-mêmes des fusillades pour faire croire à l’existence de francs-tireurs, des milliers de brutes fanatisées autant qu’alcoolisées détruisent tout sur leur passage. Visé brûle bientôt entièrement, six cents maisons sont détruites, quarante-deux civils sont tués. Ceux qui le peuvent s’enfuient. Mais plusieurs centaines de personnes des quartiers nord sont rassemblées sur la place de la Gare… Cent ans plus tard, il est difficile de se représenter ce qui s’est passé sur cette petite place fleurie où un homme promène paisiblement ses chiens (photo). Il faut enlever le soleil, c’était la nuit. Il faut ajouter des pleurs, ceux de femmes et d’enfants. Il faut aussi imaginer des soldats allemands vociférant et un officier qui s’en prend au courageux abbé Goffin en ces termes : « Dites à ces bêtes que si l’on touche à un seul cheveu d’un soldat allemand, je fais tuer cinq cents hommes et cinq cents femmes. » Est-il possible pour nous d’imaginer ce que ces civils ont enduré ? Sur cette place sont rassemblés six cents Visétois. Ils connaissent ensuite les affres de la déportation en Allemagne. Raison pour laquelle aujourd’hui, la place de la Gare s’appelle la place des Déportés. À l’arrêt des TEC, un couple de Visétois, tous les deux dans la soixantaine, attend le bus. « Avez-vous connaissance de ce qui s’est passé ici en 1914 ? » demandons-nous. « Non, pas du tout. » Une plaque de rue ne suffit décidément pas à entretenir la mémoire de faits qu’on ne devrait jamais oublier.

Photos Ronald Dersin et D.R.
Des noms de villages, des noms de victimes
Dans le traitement médiatique de la « Grande Guerre », les massacres de civils commis en Belgique et dans le nord de la France pendant les onze premières semaines de l’invasion sont souvent oubliés au profit de la seule évocation de l’interminable guerre des tranchées qui a suivi. Et quand, tout de même, on parle des atrocités allemandes, ce sont les « grandes villes martyres » telles que Visé, Dinant, Sambreville ou Louvain qui sont systématiquement citées. Mais combien de petits villages ont aussi souffert ! Dans les environs de Visé, on peut évoquer par exemple le sort peu enviable de localités telles que Berneau et Mouland, si proches des frontières allemandes et hollandaises.
En 1921, l’archiviste général du Royaume, Joseph Cuvelier (1) a rendu compte des crimes commis dans ces villages : « Dans la journée du 5 août, après que l’ordre en eût été donné, les soldats mirent le feu aux maisons et tirèrent sur les habitants qui prenaient la fuite. En quelques heures, les riants villages de Berneau et Mouland furent transformés en monceaux de décombres. Dans le premier, sur 114 maisons, il en resta 42 debout ; dans le second, 73 sur 132 étaient devenues la proie des flammes. Celles qui avaient été épargnées furent mises, comme les autres, en coupe réglée. À Berneau, onze personnes furent massacrées, parmi lesquelles M. Walther Bruyère, le bourgmestre octogénaire, M. Grenson, un autre vieillard de soixante-douze ans, qui fut pendu (…) ; une quinzaine furent grièvement blessées, un grand nombre emmenées en captivité en Allemagne. À Mouland aussi, il y eut neuf tués, un disparu, des blessés, des prisonniers. Les survivants des deux communes, dont plusieurs portaient encore les stigmates des mauvais traitements auxquels ils avaient été exposés, purent rejoindre, dans le Limbourg hollandais, leurs compatriotes des villages voisins qui venaient aussi d’apprendre avec épouvante de quelle manière l’Allemagne entendait faire la guerre. Car, dès la soirée du 4 août, les Teutons avaient commencé le pillage de Fouron-le-Comte, où, le lendemain, une vingtaine de maisons furent incendiées, et de Fouron-Saint-Martin, où on procéda également à quelques fusillades sommaires dès les premiers jours de la guerre. »
Il y eut quelques 1 200 victimes civiles des atrocités allemandes dans la province de Liège. Plus loin dans ce supplément, nous évoquons les actes horribles commis à Soumagne, Olne, Liège-ville et dans d’autres localités encore. Avec la conscience de l’impossibilité de citer tous les faits, de nommer tous les villages…
(1) Joseph Cuvelier, « La Belgique et la guerre – Tome 2 : L’invasion allemande », Henri Bertels Éditeur, Bruxelles, 1921.
Lire aussi : Août 1914, la Belgique envahie (23) : Combats dans un cimetière(S’ouvre dans un nouvel onglet)







