Un entretien publié par l’hebdomadaire Paris Match Belgique, le 7 novembre 2024 et par le site Paris Match.be, le 10 novembre 2024.
Click and collect, drive, fake news, follower, liker, outlet, people, podcast, shopper, scroller, spoiler, buzz, blockbuster, smartphone, streaming, crowdfunding… Les francophones disent de plus en plus le monde actuel avec des mots venus d’ailleurs. Notre langue est-elle soluble dans l’anglais ? Le sociolinguiste Lionel Meney a enquêté sur « le naufrage du français ». Interview, pardon, entretien !

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Merci d’avoir accepté cette interview… Ciel, nous voici déjà au cœur de vos préoccupations : « interview », un mot anglais dès l’entame de notre conversation !
Lionel Meney. Effectivement, vous auriez pu dire entretien, mais je ne suis pas vraiment étonné d’entendre le terme « interview » dans la bouche d’un journaliste. Même si je ne l’aime pas trop, ce mot est devenu acceptable, vous êtes pardonné ! Sans doute n’ignorez-vous pas qu' »interview » vient du français « entrevue », qui a été emprunté au XVIᵉ siècle par les Anglais. Ils l’ont transformé et au XIXᵉ siècle, via la presse, nous le leur avons réemprunté dans son nouvel habit.
Des langues différentes s’échangent donc des mots, les adaptent… N’est-ce pas un bel enrichissement ?
Oui, certainement. Les langues ne vivent pas de manière isolée, il y a des interactions, des partages, des influences. C’est un marché sans frontières. Depuis toujours, les langues évoluent, se modifient au gré des échanges, des évolutions de la pensée, de la technologie et de la science. Le progrès implique un besoin continu de mots adaptés pour décrire le monde, les idées et concepts innovants, les nouveaux objets.
« Tous les mots nouveaux ou récents qui racontent notre temps et nomment les choses de la modernité sont anglais »
On songe à nombre de mots anglais qui sont très vite devenus familiers pour les francophones : smartphone, scroller, streamer, box, kit, set, pack, business plan, call center, checklist…
La liste est longue, n’est-ce pas ? Presque tous les mots nouveaux ou récents qui racontent notre temps et nomment les choses de la modernité sont anglais. Voulez-vous que je poursuive ? Black Friday, checker, click and collect, drive, fake news, follower, supporter, boomer, healthy, liker, outlet, people, podcast, shopper, buzz, blockbuster, crowdfunding… Chaque année, de nouveaux anglicismes entrent dans les grands dictionnaires francophones. En d’autres termes, les lexicographes les plus influents de la francophonie accompagnent, voire soutiennent le mouvement d’hybridation de notre langue. Voyez par exemple les définitions du « Dico en ligne » du Robert (édition 2024). Y sont entérinés, avec les félicitations du jury : chiller (prendre du bon temps à ne rien faire), crush (coup de cœur pour quelqu’un), ghoster (rompre soudainement tout contact sans fournir d’explication) et spoiler (gâcher l’effet de surprise en dévoilant un élément clé d’un film à quelqu’un qui ne l’a pas encore vu). Depuis quelques années, on assiste à autre chose qu’à de simples échanges entre des langues qui s’enrichissent et s’influencent mutuellement. On est plutôt engagé dans une voie à sens unique. Il s’agit d’une véritable invasion d’anglicismes qui témoignent d’une triste réalité : la langue française est en perte de vitalité. Oserais-je dire, en perte d’utilité.

Le livre que vous venez d’écrire s’intitule « Le naufrage du français, le triomphe de l’anglais » (NDLR : chez Hermann, parution le 13 novembre 2024). Ces mots-là ne sont-ils pas très forts ?
Ils témoignent d’une réalité : le français va mal. Bien sûr, je ne parle pas d’un naufrage immédiat : le bateau n’a pas encore touché le fond, il ne coule pas à pic, mais il prend l’eau et, lentement mais sûrement, il s’enfonce. On ne prend même plus la peine d’écoper. Parfois même, on agrandit volontairement les trous dans la coque ! Il m’arrive souvent de penser à l’universitaire français René Étiemble. Cet érudit doit se retourner dans sa tombe, lui qui, en 1964, avait publié « Parlez-vous franglais ? « , un ouvrage qui fustigeait déjà les anglicismes. Soixante ans plus tard, sous le vent dominant de la mondialisation, la pénétration qu’il observait s’est largement amplifiée. C’est pourquoi je publie moi-même aujourd’hui cet écrit posant le constat du stade ultérieur de notre anglicisation. J’estime qu’il est un peu dépassé de parler de « franglais ». Plutôt, nous vivons le temps du « New French », un français dévitalisé en processus d’hybridation. Une langue qui subit de plus en plus d’innombrables interférences lexicales, phraséologiques et grammaticales anglaises.
Pour le démontrer, vous vous êtes livré à une enquête de terrain. Où vous a-t-elle conduit ?
Notamment dans la principale artère commerçante de Nice (voir extrait de livre de Lionel Meney, plus bas). J’y ai compté le nombre d’enseignes qui s’affichent totalement ou partiellement en anglais. Résultat : 33 % des magasins de « Nissa la Bella » se présentent à leurs clients locaux dans des variantes plus ou moins approximatives de la langue de Shakespeare ! Et à n’en point douter, c’est comme cela dans toutes les grandes villes de France et de Belgique. L’anglais est partout ! C’est d’ailleurs très frappant pour les Québécois qui visitent les régions francophones du Vieux Continent : dès qu’on sort de l’avion, on est stupéfait de constater que, dans les aéroports et aussi, de plus en plus, dans les villes, les panneaux, affiches et publicités nous « parlent » anglais : « Welcome to Paris ! » Ne dites plus « Angers en Pays de la Loire », mais plutôt « Angers Loire Valley », c’est plus branché (NDLR : en Belgique, nous avons, entre autres, notre Brussels South Charleroi Airport).
Votre récit d’une visite dans un restaurant McDo en France est, permettez-nous l’expression, assez succulent !
Je vous remercie du compliment, mais faites tout de même attention à l’indigestion, car là, on entre de plain-pied dans le « New French » ! Plus animé par ma vocation de linguiste qu’alléché par l’odeur de « burger », j’ai en effet poussé la porte d’un de ces restaurants où l’on vend de la « fast food ». Les services ont pour noms McDelivery, McCafé, McDrive, Click&Collect. Les menus se déclinent en Menu Best Of, Menu Maxi Best, Menu McFirst, Menu Happy Meal. Les burgers s’appellent Fish Wasabi, McWrap Tokyo&Chicken Wasabi, Beef Avocado, Avocado Bacon, Chicken Avocado, Chicken Avocado Bacon, Veggie Avocado, Big Mac, McChicken, Filet-o-Fish, Cheeseburger, Chicken McNuggets, McMuffin Egg&Cheese, Blue Cheese&Bacon. Les desserts répondent aux doux noms de McFlurry, Sundae, Very Parfait, Muffin, Cookie, Brownie, Donut… À moins que vous ne préfériez un McChoconut nappé de peanut butter, un Milkshake additionné de choconut, une Mini Apple Pie ou des McPancakes. Même l’eau n’est plus tout à fait de l’eau : bon d’accord, ce n’est pas encore de la « water », c’est de « l’Eau by McDo » ! Cela dit, vous pouvez vous rafraîchir le gosier avec un Lipton Ice Tea. Pratiquement toute l’offre est en anglais : le boeuf est devenu du beef, le poulet du chicken et le poisson du fish, tandis que les oeufs se sont transformés en eggs. Vous ne mangez pas seulement des aliments, vous consommez des marques déposées, pardon, des « trademarks » américaines. Fatalité ? Détrompez-vous. Au Québec où, il est vrai, on est plus allergique à l’anglicisation pour des raisons historiques, les bornes des McDo affichent plutôt McLivraison, McPoulet, McCrêpes, McCroquettes, McCroustillant, Filet de poisson, Thé glacé et même Joyeux Festin. En France et en Belgique, comme pour se dédouaner de tant d’anglophilie, les patrons des enseignes de restauration rapide insistent sur l’origine locale de leurs produits.
Nous avons évoqué les emprunts de mots à l’anglais, mais l’influence n’est-elle pas plus profonde encore ?
Oui, malheureusement : on constate aussi des emprunts de sens. Autrement dit, des mots qui avaient un certain sens en français en arrivent à signifier autre chose. Prenons le verbe « dédier » qui, en français standard, signifie « consacrer », un sens très précis et limité découlant du latin « dedicare ». On peut dire : « Le compositeur a dédié sa symphonie au roi », « Cette église est dédiée à Saint Pierre » ou encore « Le poète a dédié son recueil à sa muse ». Mais, influencé par le verbe anglais « to dedicate », dont l’utilisation est bien plus large qu’en français, on s’est mis à utiliser « dédier » dans un tout autre sens : des sommes dédiées à un projet (au lieu de « destinées »), un service dédié à une clientèle (au lieu de « réservé ») voire des employés dédiés (au lieu de « dévoués »). Des dérives de ce genre, on en trouve beaucoup. À ces « faux amis » s’ajoutent d’innombrables adjectifs dont je dirais qu’ils sont « en instance de naturalisation » : arty, cosy, easy, flashy, friendly, happy, hard, healthy, punchy, soft, vintage, etc. Mais on observe encore différentes pressions sur la grammaire. Ainsi, le préfixe e –, qu’on retrouve par exemple dans « e-commerce », le suffixe -ing, par exemple dans « footing », ou les suffixes lexicaux comme – gate, désormais présents dans tous les articles qui évoquent des scandales, ou -man, qui transforme un joueur de rugby en « rugbyman ». Il existe aussi d’innombrables sigles et acronymes anglais dont on n’interroge plus le sens original, tels que SUV ou PIN, voire des mots-valises dont on se préoccupe peu d’avoir les clés : qui sait que « podcast » est un terme créé en 2004 par un journaliste de la BBC et formé de la contraction de deux éléments, « iPod », le célèbre baladeur d’Apple, et « broadcast », qui signifie diffusion en anglais ?
On ne dira plus qu’Eden Hazard s’est engagé au Real Madrid, mais plutôt que « le Real a signé Eden Hazard », ou encore que « demain, le Real jouera Barcelone »
La syntaxe est-elle en reste ?
Du tout. Influencé par l’anglais, on ne dira plus de Paris qu’elle est une ville de rang mondial, on évoquera plutôt « Paris ville monde ». On ne dira plus qu’Eden Hazard s’est engagé au Real Madrid, mais plutôt que « le Real a signé Eden Hazard », ou encore que « demain, le Real jouera Barcelone ». Sous cette influence, on se met aussi à inverser des mots : on dira par exemple de Michel Barnier qu’il est « Macron-compatible ». On peut encore parler des calques de construction. Normalement, un problème, on le traite, on s’y attaque. Mais en « New French », on préférera « adresser un problème », un sens qui découle directement de « to address an issue/problem ».
Mais pour quelles raisons tous ces mots s’imposent-ils à nous ?
Comprenons d’abord que cette anglicisation des langues est un phénomène mondial. Entre autres exemples, elle touche aussi l’allemand, l’italien et même le russe. Et Dieu sait comme les Russes sont nationalistes ! À cause de l’alphabet cyrillique, ils ont un problème pour importer les mots anglais à partir de leur orthographe. Alors, ils les assimilent à partir de la prononciation, ce qui donne des résultats assez étonnants. L’anglais est donc devenu la langue de superstrat, celle qui se trouve au-dessus des autres. Elle est aussi devenue la « lingua franca » de notre époque, c’est-à-dire la langue véhiculaire par excellence, celle qui sera toujours privilégiée par deux individus de communautés linguistiques différentes : un Chinois et un Français ne communiqueront généralement pas en mandarin ou en français, ils se parleront en anglais. D’ailleurs, la Chine est l’un des pays du monde où l’on apprend le plus l’anglais. C’est ce que j’appelle « la loi de l’utilité des langues » : plus une langue permet de communiquer avec plus de locuteurs dans plus de situations de communication, plus cette langue est utile et plus elle a de chances de se développer. Une autre loi bien connue, en linguistique mais aussi dans bien d’autres domaines, profite à l’anglais.
Celle de la facilité ?
Oui, celle de l’économie d’énergie, du moindre effort ! Constatons humblement que beaucoup de choses, des concepts, des objets, des technologies naissent dans le monde anglo-saxon. Par conséquent, ces innovations sont dénommées par ceux qui en sont à l’origine. C’est l’exemple de Steve Jobs qui annonce l’arrivée du « smartphone » et qui, dans le même temps, explique que dans les décennies à venir, on va passer beaucoup de temps à « scroller ». On nous offre ainsi des mots simples et précis, faciles à adopter, avec une connotation de modernité. La plupart d’entre nous n’ont pas envie de se casser la tête, de dire « faire défiler des images » sur son « téléphone intelligent ». Autre exemple, n’est-il pas plus pratique de dire « hotline » que « ligne d’assistance téléphonique » ? Il se trouve que les traductions allongent souvent les mots anglais, ce qui avantage ces derniers. C’est bien beau de prôner, au niveau de l’Union européenne, que tous les jeunes devraient parler au moins deux langues étrangères, mais pourquoi le feraient-ils alors qu’une seule langue permet désormais de communiquer dans le monde entier ? La loi de l’économie d’énergie s’impose encore.
Et à la fin, il ne restera plus qu’une seule langue ?
Les autres langues européennes ne vont pas disparaître du jour au lendemain, mais leur avenir ne s’annonce pas radieux. Les langues ne sont pas statiques, elles changent, elles peuvent s’éteindre. Pour le français, comme pour d’autres langues, le processus d’hybridation est déjà entamé ; l’anglicisation se fait sans douleur. La plupart des gens ne se rendent même pas compte qu’ils parlent déjà le « New French ». Mais, dans le même temps, l’anglais n’appartient plus aux Britanniques ou Américains. Leur langue a un tel succès que cela lui donne de multiples visages : il existe désormais un anglais européen, un anglais asiatique, etc.
De plus, la langue anglaise n’est-elle pas elle-même hybride ?
Effectivement, l’anglais, lui aussi, a été « envahi » par des mots étrangers. Au XIe siècle, l’invasion anglo-normande a eu un impact profond. En quelques siècles, la grammaire anglaise a évolué. De nombreux mots français ont été adoptés par les Britanniques. L’anglais moderne n’a finalement conservé, malgré ses origines, que 25 % de mots germaniques. Tout le reste, c’est du latin ou du français ! Aujourd’hui encore, il y a plus de mots d’origine française dans la langue anglaise que de mots anglais en français.
« Cette irritante concurrence de l’anglais dans le corpus du français n’est pas la menace la plus grande qui pèse sur notre langue »
Malgré cette « colonisation » par des langues étrangères, l’anglais n’a pas pour autant disparu. Finalement, il est devenu dominant. Ce qui se passe est-il si grave ?
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