Les avancées fulgurantes de la technoscience, le capitalisme globalisé et l’hyperindividualisme nous ont fait basculer dans une civilisation de « surpuissance » qui ne se reconnaît plus de limites. Paradoxalement, nous n’avons jamais été aussi vulnérables, prévient le philosophe Gilles Lipovetsky.
Un entretien publié par l’hebdomadaire Paris Match Belgique le 5 mars 2026, repris par Paris Match.be le 8 mars 2026.
Au cinéma, si les plans d’un film s’enchaînent trop vite, l’image se brouille. On ne comprend plus rien. Notre époque ne provoque-t-elle pas quelque chose de comparable, un trouble, voire de la stupeur, alors que crises, guerres, innovations technologiques et bouleversements politiques, culturels et sociaux se succèdent à un rythme vertigineux ?
Gilles Lipovetsky. L’image se brouille parce que la dynamique en marche est d’une puissance inédite : nous vivons un basculement d’une ampleur exceptionnelle, une véritable rupture tectonique. Nous sommes contemporains d’un Big Bang qui dessine les contours d’une nouvelle civilisation. Pour décoder ce monde qui change toujours plus vite, nous disposons d’une quantité d’informations sans précédent. Les experts sont nombreux, omniprésents dans les médias. Ils nous entretiennent – souvent avec brio, d’ailleurs – de géopolitique, d’économie, des conflits sociaux, de sécurité. Mais, en définitive, ils ne nous livrent que des pièces séparées d’un grand puzzle que nous ne parvenons plus à reconstituer.
Sommes-nous surinformés, mais orphelins d’une explication globale de ce qui nous arrive ?
Tout à fait. Nous sommes saturés d’actualité : le présent mange tout. Une crise, un événement chasse l’autre. On l’a vu pendant la pandémie : il devenait impossible de débattre d’autre chose que du Covid, comme si le reste du monde s’était dissous. Mais notre malaise ne vient pas seulement de ce flux continu d’informations. Nous sommes aussi privés des grands récits théologiques qui ont structuré les sociétés pendant des millénaires, mais encore des grandes idéologies qui, du XVIIIe siècle jusqu’à la fin de la guerre froide au XXe siècle, ont constitué les cadres structurant de la conscience collective. Les générations précédentes disposaient, en quelque sorte, de « modes d’emploi » du monde. Ces repères ont disparu. Nous n’avons plus les clés de lecture.

Le rôle du philosophe est-il de proposer un nouveau « mode d’emploi » du monde ?
L’une de ses missions est de prendre du recul, de s’imprégner du présent sans se noyer en celui-ci. Son travail consiste à rassembler les pièces du puzzle en le resituant dans la longue durée. À mes yeux, il est essentiel d’offrir une intelligibilité d’ensemble, une théorie générale de la puissance, capable d’éclairer la marche d’un monde toujours plus énigmatique, lancé vers les confins de l’inconnu.
Alors, que se passe-t-il ?
Nous sommes entrés dans une « civilisation de la surpuissance » dont les forces motrices sont la technoscience, le capitalisme globalisé et l’hyperindividualisme. Soyons clairs : la question de la surpuissance n’est nullement nouvelle. Il y a quelque 5 000 ans, avec les religions polythéistes, s’est imposée l’idée de puissances divines colossales, puis, avec le monothéisme, la figure d’un Dieu omniscient et omnipotent, maître absolu du monde. La surpuissance s’est également incarnée dans les grands empires – égyptien, romain, chinois – et beaucoup plus tard, chez les Modernes, dans l’expansion coloniale et les régimes totalitaires dotés d’un État affirmant un pouvoir exorbitant, sans limites. Mais après la Seconde Guerre mondiale émergent des formes de surpuissance qui débordent et relativisent cette prééminence étatique multimillénaire. Ce ne sont plus seulement les États qui illustrent la puissance phénoménale, mais avant tout la technoscience, les marchés mondialisés et la dynamique individualiste. C’est ce déplacement du centre de gravité des vecteurs de la surpuissance qui définit notre époque.
Comment se caractérise la « civilisation de la surpuissance » ?
Lire la suite de cet entretien sur le site Paris Match.be (texte en « accès membre »= abonnement gratuit sans harcèlement numérique)
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