« Cela ne m’étonnerait pas que quelques balles serbes m’attendent là-bas.» Avant d’entamer sa visite de Sarajevo, l’archiduc François-Ferdinand est inquiet mais résolu. Il n’est pas question qu’il renonce à cette étape de sa visite officielle en Bosnie. Ce territoire a été annexé en 1908 par l’Autriche-Hongrie, l’empire dont il se prépare à prendre la succession. Une politique d’expansion qui a contrarié les Serbes, ces alliés des Russes qui rêvaient de rassembler tous les Slaves du Sud sous leur drapeau. De plus, la date choisie pour ce déplacement à risque, le 28 juin 1914, accroît la potentialité d’un attentat. Comme l’explique l’historien Jean-Yves Le Naour, « ce jour, en effet, n’est pas anodin pour la Serbie puisqu’il s’agit du Vidovdan, la fête nationale qui commémore la bataille du Kosovo (1389) par laquelle la Serbie fut vaincue par les Ottomans et perdit son indépendance pour cinq siècles. Ce jour de deuil et de recueillement n’en est pas moins un jour de gloire, qui exalte la résistance à l’oppression de la patrie, étant donné qu’au soir de la défaite le chevalier Obilic parvint à se faufiler jusqu’au camp des vainqueurs pour y assassiner le sultan. La parade d’un Habsbourg dans les rues de Sarajevo ne manque donc pas d’apparaître comme une provocation aux yeux des nationalistes serbes. » (1)
Et de fait, certains d’entre eux ont été armés par la « Main noire », une organisation secrète créée par le chef des renseignements militaires de Belgrade. Il s’agit de jeunes hommes, d’étudiants à l’idéalisme influençable, la tête remplie de slogans nationalistes, les poches bourrées d’armes et d’explosifs. Leur but : assassiner l’Archiduc. Désavoués in extremis par le Premier ministre serbe de l’époque, Nikola Pašić, qui ne veut pas donner un prétexte à l’Empire austro-hongrois pour déclarer la guerre, les comploteurs reçoivent l’ordre des dirigeants de la « Main noire » d’interrompre leur projet. Belgrade envoie même des signaux à Vienne pour que la visite officielle de François-Ferdinand soit reportée. En vain : les événements qui conduisent au déclenchement de la Première Guerre mondiale s’enchaînent inexorablement. Une mécanique infernale. Implacable. Même le hasard va bientôt s’en mêler.
Au début de sa visite officielle, le convoi de l’Archiduc est l’objet d’une première attaque. « Il est un peu moins de 10 heures quand le cortège de voitures s’élance dans Sarajevo pavoisée aux couleurs autrichiennes, sous les vivats de la foule sympathique qui s’est agglutinée sur le passage de l’Archiduc » raconte Jean-Yves Le Naour. « Installé sous les arbres du quai Appel, tournant le dos à la rivière, Nedeljiko Cabrinovic amorce sa bombe et la lance avec force sur la voiture impériale, mais elle rebondit sur la capote de l’automobile et éclate sur le sol, blessant deux officiers dans le véhicule qui suit directement le prince héritier et quelques badauds. Poursuivi par la foule et par des policiers, Cabrinovic saute dans la rivière Miljacka, qui, pour son malheur, est quasiment à sec. Pataugeant lamentablement dans la boue, il est rapidement rejoint, mais tente d’échapper définitivement à ses poursuivants en avalant le contenu d’un tube censé contenir du cyanure, qui n’a toutefois pour effet que de le faire vomir. Malgré les coups et les insultes, Cabrinovic adopte la posture du défi : « Je suis un héros serbe », lance-t-il au policier qui lui demande son identité. L’épouse de François-Ferdinand, Sophie, duchesse de Hohenberg, souffre de quelques égratignures. Après une courte halte à l’hôtel de ville, le convoi reprend la route. Le prince héritier veut affirmer sa détermination. En fait, il est téméraire. Direction l’hôpital, où ont été conduits les blessés du premier attentat. « C’est alors que la malchance ajoute son poids décisif dans la balance déjà fort chargée de l’histoire », reprend Le Naour. « Le bourgmestre [de Sarajevo], dont la voiture ouvre la route, n’a vraisemblablement pas compris que le cortège se rendait désormais à l’hôpital. Il reprend le parcours fixé par le programme des festivités, en quittant le quai Appel pour la rue François-Joseph, sur la droite. Comme le chauffeur de la voiture de l’Archiduc suit automatiquement le véhicule qui le précède, il entreprend de tourner à son tour dans la rue François-Joseph, suscitant l’intervention du général Potiorek (NDLR : le gouverneur de la ville) qui lui demande sans ménagement de rebrousser chemin pour reprendre le quai, compte tenu de la modification de l’itinéraire. La voiture s’immobilise donc et amorce une manœuvre pour faire demi-tour. Le sort veut que cet arrêt ait lieu juste devant Princip. »
Princip, Gavrilo Princip… L’un des trois jeunes armés par la « Main noire ». L’homme qui va allumer la mèche. Celui qui va donner le prétexte au déclenchement de la Première Guerre mondiale est un gamin de 19 ans qui ne mesure pas la portée de son acte. Lui ne fait que profiter d’une occasion unique offerte par un service de sécurité défaillant. Celle, inespérée, de devenir un héros de la cause serbe en tuant le prince héritier des oppresseurs autrichiens. Profitant de l’immobilisation momentanée du convoi, il tire à deux reprises. François-Ferdinand n’est atteint que d’une balle, mais à la veine jugulaire. La seconde balle a frappé Sophie par accident. Elle est fatale également. Deux morts. Ils en annoncent des millions d’autres.
Très rapidement, l’Autriche-Hongrie met en cause la Serbie. Le 23 juillet, elle lui envoie un ultimatum en dix points. Les Serbes se montrent très conciliants. Une autre solution que la guerre est possible mais, dès le 25 juillet, les troupes de l’empereur François-Joseph sont mobilisées. Les tentatives de médiation françaises et britanniques n’aboutissent pas, l’Allemagne soutient l’Autriche-Hongrie. L’engrenage est enclenché.
Le 28 juillet, les Autrichiens déclarent la guerre aux Serbes et, le lendemain, les premiers bombardements de Belgrade ont lieu. Sans surprise, la Russie mobilise dès le 30 juillet et les Allemands se déclarent en état de guerre le 31 juillet, alors qu’à Paris, on assassine Jaurès et ses appels à la paix. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie et c’est la France, alliée de la Russie, qui maintenant décrète la mobilisation générale. Le 2 août, l’Allemagne envahit le Luxembourg et le 3, Guillaume II déclare la guerre à la France. Le lendemain, la Belgique, qui refuse de voir sa neutralité violée, est envahie. Cette agression déclenche l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne et du Commonwealth. La Première Guerre mondiale commence.
(1) :Jean-Yves Le Naour, 1914, la Grande Illusion, Perrin, Paris, 2012.
Lire la suite : Août 1914, la Belgique envahie (4) : Plaidoyer royal pour la neutralité belge

Publié dans Paris Match (Belgique), le 17 juillet 2014.
- Souveraineté alimentaire : la Wallonie peut devenir autosuffisante, même en bio, selon une modélisation réalisée à Gembloux Agro-Bio Tech
- Ivresse, les non-dits de l’Histoire : « Expliquer des événements marquants par l’intervention de personnages qui titubent peut paraître vulgaire »
- Je rumine donc je suis : « Notre cerveau est programmé pour produire ces pensées spontanées »
- Symptômes médicaux inexpliqués : la détresse des patients, l’hypothèse de l’inconscient
- Johann Margulies, épuisé, douloureux, mais augmenté par sa quête de sens : « La maladie m’a donné une autre manière d’habiter l’existence »
1ère guerre mondiale Affaire Dutroux Agriculture Asile Assurances Banditisme Belgique Bien être Climat Congo Covid Crise sanitaire Démocratie Désinformation Déstabilisation Elizabeth Brichet Enquête Entretien-portrait Environnement Estime de soi Etats-Unis Extrème droite Extrême droite Gladio Histoire Histoire coloniale Justice Marie-Noëlle Bouzet Mawda Modes de vie Monarchie Police Politique Psychologie Santé Santé publique Scandale politico-financier Science Seconde guerre mondiale Services de renseignement Social Société Solidarité Tueries du Brabant Violences policières






