Une femme en enfer
Tout de suite après la guerre, M. Rouche, un ingénieur de Herve, se met en quête de témoignages de survivants des massacres commis dans les environs de Soumagne. Il rédige un petit livre qui sera « vendu au profit du monument à élever à Labouxhe ». À l’instar de certains édifices, il arrive que les écrits restent. Et qu’au bout de cent années certains mots transpirent encore la terreur qui les a suscités.
C’est le cas de cette déposition d’une habitante de Soumagne, Mme Degueldre : « Le jour de l’arrivée des Allemands, le mardi 4 août 1914, vers 2 heures de l’après-midi, un civil en vélo, venant de Herve, se dirige sur Micheroux en criant : “Sauve qui peut !” Mon mari, ma fille et moi, nous nous rendons dans notre prairie située derrière notre habitation et là, assis contre la haie, nous prions. Vers 6 heures, ma jeune fille, se sentant indisposée, nous demande de rentrer. Tous trois, nous nous rendons à la maison, paisiblement, sans courir. À peine sommes-nous en marche que deux coups de feu partent. Un soldat était caché dans un champ voisin. Ma fille est atteinte, elle a la poitrine ouverte et expire une demi-heure après. Mon mari, qui a reçu une balle dans la cuisse, meurt vers 9 heures en disant : “Notre Bernard nous vengera”. (…) Spectatrice de ces assassinats, je reste seule, éperdue, courant d’un cadavre à l’autre. Il ne me reste plus que mon fils soldat. Deux voisins accourent, envoyés par les Allemands. Ils transportent ma fille dans la maison, mais [on ne leur laisse] pas le temps d’en faire autant avec mon mari. Je reste dans la prairie toute la nuit et je vais de l’un à l’autre en entendant continuellement siffler les balles à mes oreilles. Le mercredi, l’état-major vient s’installer chez moi : il reste trois jours. Revolver au poing, les officiers m’obligent à préparer des repas, des lits et pour vaquer à ces occupations, je dois constamment enjamber le corps de ma fille, placé transversalement à l’entrée d’une porte. Je supplie trois fois le chef de me laisser ramener mon mari ; il refuse deux fois. Ce n’est qu’à la troisième (demande) qu’il m’en donne la permission. (…) »
« Se trouve chez moi une voisine sur le point d’être mère et deux petits enfants (…) Les Allemands font danser les enfants dans le vestibule, dans la chambre mortuaire en chantant : “Il pleut, il pleut, bergère”. Toute ma maison est bouleversée : meubles, literies, tout est vidé. Un portefeuille contenant 100 francs est volé. Un des chefs de l’état-major me donne un certificat que je dois montrer aux soldats afin d’être préservée de leur cruauté mais, samedi matin, le montrant à un cavalier, celui-ci le jette par terre et le fait piétiner par son cheval. (…) Par l’intermédiaire de mon frère, je fais commander des cercueils chez M. Léon Iserentant à Herve. Celui-ci, accompagné de M. Lardinois, arrive le samedi matin pour procéder à la mise en bière. Sa besogne terminée, je l’engage à se retirer, disant qu’il y a du danger à rester chez moi. Mais M. Iserentant veut rester, il m’encourage, me console. À un moment, les soldats viennent l’arracher de ma maison, ainsi que M. Lardinois, et là, sur le seuil de la porte, ils sont massacrés. M. Iserentant a la tête broyée contre le mur à coups de crosse de fusil. La voisine, les enfants et moi, sommes alors chassés et enfermés à la cave. (…) »
« Peu après, on nous fait sortir ; des flammes s’élèvent tout autour de la maison. (…) On nous chasse dans la prairie et quelques moments après, on nous emmène tous prisonniers, laissant la maison en feu (…) Je suis en sabots, la voisine traîne ses enfants dont un de 5 ans. Nous devons marcher sous les menaces de mort des Allemands jusqu’à la croix Polinart, et là on nous charge sur une charrette pour être conduites à Herbestal. Pendant le trajet, femmes et fillettes doivent subir des visites honteuses. Arrivées-là, on nous interroge, puis on nous ramène à la frontière de Welkenraedt en disant : “Vous êtes libres”. (…) Je n’ai emporté de la maison qu’un petit crucifix, souvenir de mon fils soldat. »(1)
(1) L. Rouche, « Leur passage à Labouxhe », Imprimerie Guillaume Bovy, Liège, s. d.
Un colonel allemand et son chien
Proche de la frontière allemande, sur la route venant d’Aix-la-Chapelle, le village de Battice a été complètement détruit par les Allemands. Une poignée de maisons seulement, à proximité de la gare, n’ont pas été rasées dans les premières heures de l’invasion, mais comme les autres, bien sûr, elles ont tout de même été pillées. Dans un livre édité par Ch. Vinche très vite après l’armistice, un auteur anonyme relate : « Tout fier, sans doute, des hauts exploits de ses congénères, un des premiers chefs d’étape qui se succédèrent à Verviers, le colonel Mithan, trouva très délicat de se faire photographier dans son auto, entouré d’officiers ; des cartes-vues ont vulgarisé cet édifiant tableau. Le colonel a le sourire aux lèvres et tient en laisse un superbe chien au pied de la voiture. Celui-ci est certainement le plus humain de la bande… »(1) Nous avons retrouvé cette photo prise dans ce village où trente-deux civils ont été tués par les Allemands au prétexte d’histoires de « francs-tireurs » inventées de toutes pièces. Elle ne mérite pas de légende.
(1) « 1914-1918. La Belgique martyre. Les atrocités allemandes dans les environs de Verviers », Ch. Vinche, Verviers, 1918. Une réédition récente de cet ouvrage a été faite par les Éditions Vieux Temps, sous le même titre.
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