« Ils en ont fait, vous savez ! » À 101 ans, cette jolie femme n’a pas la mémoire qui flanche. Elle s’appelle Marie Collas et elle est certainement la dernière victime encore en vie des atrocités commises par les Allemands lors de l’invasion de la Belgique en août 1914. Le 20 août, vers midi, le 106e régiment d’infanterie de Leipzig répand la terreur dans le hameau de Briscol, près d’Erezée (province de Luxembourg). Le père de Marie est pris en otage et ce n’est qu’au hasard d’un tirage au sort organisé par les Allemands qu’il échappe à la mort. Sa maman est gravement blessée par balle alors qu’elle tient un bébé contre elle pour le protéger. C’est Marie. Elle a 1 an. Elle est elle-même blessée au pied par un éclat de projectile. Une éraflure oubliée depuis longtemps. La blessure morale est plus importante. Au terme d’une marche de la mort pendant laquelle les hommes sont liés entre eux comme on n’attacherait pas des bêtes, Nicolas, son oncle, est exécuté à Heure-en-Famenne avec trois autres otages.
Aujourd’hui plus que centenaire, Marie n’a rien oublié des témoignages qui lui ont été rapportés par sa tante. Elle raconte tous les détails. Elle décrit la corde qui emprisonnait les otages, la peur, les atrocités, les innocents assassinés comme cet aliéné tué par plus fou que lui. Elle donne des noms de victimes. Par moment, elle se lève. Ses yeux qui voient mal trahissent des émotions intactes.
Et ses mots recoupent très largement ceux de Joseph Cuvelier, l’archiviste général du Royaume qui a fait le récit de la tragédie de Briscol en 1921 : « Tandis que les habitants se multiplient pour satisfaire aux exigences des soldats, un coup de feu retentit. C’est le signal convenu. Au milieu des hurlements des chefs, les soldats déchargent leurs fusils dans toutes les directions, visant particulièrement les habitants épouvantés qui prennent la fuite. Des femmes et des enfants sont blessés. Puis le feu est mis au village qui ne forme bientôt plus qu’un immense brasier. M. Orban et ses petits-enfants parviennent à s’échapper de la fournaise et à se soustraire aux balles qui les poursuivent ; mais les autres membres de la famille, Hubert et Nestor Orban, ainsi que leur ami Alexandre Mawet, périssent misérablement dans les flammes. Plus loin, Clémentine Ponsard est carbonisée dans son grenier. Le greffier de la justice de paix d’Erezée, M. Jules Lambert, qui était allé porter de la nourriture à son frère dans les champs, est abattu sur la route, dévalisé et jeté — peut-être vivant — dans une maison en feu. Le vieil Arthur Mawet, un pauvre paralytique, incapable d’exécuter l’ordre de lever les bras qui lui est lancé par des brutes, est tué à bout portant d’un coup de feu dans la bouche, sur le seuil de sa porte. Seize autres habitants sont arrêtés, ligotés comme les pires malfaiteurs, entraînés à Soy puis à Heure et torturés vingt-quatre heures durant. Ensuite on en prend quatre dans le nombre, Libert Godart, Léon Devahive, Nicolas Collas et Léon Evrard, on les attache à des pieux et on les fusille. Les survivants, véritables loques humaines, sont enfin renvoyés aux débris calcinés de leurs maisons. La justice du colonel comte von Mandelsch est accomplie. » (Joseph Cuvelier, La Belgique et la guerre – Tome 2 : L’invasion allemande, Henri Bertels Éditeur, Bruxelles, 1921.)
Dans la ferme de Briscol où Marie Collas vit toujours, le souvenir de ces heures terribles plane encore. Mais il n’a pas empêché la vie, le travail, le courage. Surtout, l’horreur n’a pas tué le cœur. Cette femme au sourire encore jeune et à la vigueur étonnante a élevé six enfants. Et même un septième, pendant un peu plus de deux ans. Une petite fille juive cachée dans sa ferme pendant la Seconde Guerre mondiale. Parfois, c’est le bien qui l’emporte… Marie nous prend les mains. Elle les serre dans les siennes. Chaudes, chaleureuses, bienveillantes tel son regard. Elle nous explique qu’il serait tellement stupide de nourrir des haines actuelles en se servant des horreurs du passé. Ce qui n’est pas contradictoire avec le devoir de mémoire : « Il ne faut pas oublier ce qui a été fait. Jamais ! Mais les Allemands d’aujourd’hui ne sont pas responsables des crimes commis par leurs arrière-grands-pères ! »
Lire aussi : Août 1914, la Belgique envahie (40) : le pardon d’Andenne

Photos : Ronald Dersin, Valérie Carlier
- « Les animaux ne sont pas des ressources, mais des partenaires »: l’éthologue Cédric Sueur invite à « décoloniser » notre rapport aux autres espèces
- Réseau « Socrate »: les zones d’ombre d’un emprunt de guerre en Belgique occupée
- Souveraineté alimentaire : la Wallonie peut devenir autosuffisante, même en bio, selon une modélisation réalisée à Gembloux Agro-Bio Tech
- Ivresse, les non-dits de l’Histoire : « Expliquer des événements marquants par l’intervention de personnages qui titubent peut paraître vulgaire »
- Je rumine donc je suis : « Notre cerveau est programmé pour produire ces pensées spontanées »
1ère guerre mondiale Affaire Dutroux Agriculture Asile Assurances Banditisme Belgique Bien être Climat Colonialisme Congo Covid Crise sanitaire Démocratie Désinformation Déstabilisation Enquête Entretien-portrait Environnement Estime de soi Etats-Unis Extrême droite Gladio Histoire Histoire coloniale Justice Marie-Noëlle Bouzet Mawda Modes de vie Monarchie Philosophie Police Politique Psychologie Santé Santé publique Scandale politico-financier Science Seconde guerre mondiale Services de renseignement Social Société Solidarité Tueries du Brabant Violences policières
Quelques extraits video du témoignage de Marie Collas
« Ils en ont fait, vous savez ! » A 101 ans, cette jolie femme n’a pas la mémoire qui flanche. Elle s’appelle Marie Collas et elle est certainement la dernière victime encore en vie des atrocités commises par les Allemands lors de l’invasion de la Belgique en août 1914….
La centenaire Marie, rescapée de Briscol, s’en est allée
Marie Collas, âgée de 101 ans, vient de s’éteindre dans sa maison natale de Briscol (Érezée). Elle a connu le massacre de Briscol en 1914. Il y a un peu plus d’un an, Marie Collas fêtait son …






