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« Vive la république! » Ce n’était pas Julien Lahaut…

« Vive la république! » Ce n’était pas Julien Lahaut…

Michel Bouffioux par Michel Bouffioux
11 août 1993
dans Histoire, Uncategorized
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Depuis plus de quarante ans et ces jours-ci encore, l’ex-président du parti communiste belge, Julien Lahaut, est présenté comme l’auteur du « Vive la république » lancé lors de la prestation de serment du prince royal Baudouin, en août 1950. Erreur historique : « Le Peuple » a retrouvé celui qui osa ce fameux cri. Il a aujourd’hui plus de quatre-vingt ans et vit dans la région de Charleroi…

Un article publié le 11 août 1993 par le quotidien « Le Peuple ».

En cette journée du 11 août 1950, Baudouin est confronté pour la première fois aux chambres réunies. C’est un jeune homme encore hésitant qui doit succéder à son père Léopold III qui, le 31 juillet, a décidé d’abdiquer. Âgé de 20 ans seulement, Baudouin ne peut pas encore devenir roi. Mais des juristes ont trouvé une solution de transition. En attendant le 7 septembre 1951, date de son anniversaire, le successeur de Léopold portera le titre de « Prince royal ».


Ce 11 août 1950, à l’instar de ce qui s’est passé lundi lors de la prestation de serment d’Albert II, l’hémicycle du parlement est bondé. Néanmoins, l’ambiance est plus électrique qu’aujourd’hui. Les cendres de la question royale commencent seulement à se refroidir… Le futur « Roi » est invité à prêter serment lorsque soudain un sonore « Vive la République » résonne dans la salle. Rapidement, des députés communistes tentent de faire écho au protestataire mais leurs voix sont submergées par les « Vive le Roi » qui fusent dans l’assemblée qui se lève…


Dès le lendemain, la presse qui rend compte de l’événement attribue le crime de lèse-majesté à Julien Lahaut, le président du Parti communiste belge. Le député de Seraing ne contredit pas. Il assume. Malgré les risques que cela implique dans cette période de poudre et de feu…Huit jours plus tard, Lahaut paie ce silence de sa vie. Le 18 août 1950, deux hommes sonnent à son domicile afin de « remettre une lettre au camarade Lahaut ». Géraldine, sa femme, l’appelle. Quatre détonations retentissent dans la rue de la Vecquée. Touché à la tête et l’abdomen, le président du PCB s’écroule. Mort.


Officiellement, le meurtre de Julien Lahaut n’a jamais été élucidé par la justice liégeoise. Mais des recherches récentes des historiens flamands Etienne Verhoeyen et Ruddy Van Doorslaer ont établi avec quasi-certitude ce que tout le monde supputait. L’homme qui a tiré, en cette soirée de l’été 1950, était membre d’un groupe paramilitaire léopoldiste et anticommuniste comme il en fleurit plusieurs dans l’immédiat après-guerre…

Aujourd’hui, « Le Peuple » est en mesure de révéler que Lahaut fut doublement victime, le 18 août 1950. Car comme nous l’explique dans l’interview ci-contre un ex-député, dont la voix tremblante trahit le poids de ses quatre-vingts ans, ce « Vive la république » que l’on entend sur les documents d’époque ne fut pas le fait de Lahaut. « C’est moi qui l’ai crié ! »

Quarante ans après… Georges Glineur s’explique

« Je n’en voulais pas à la personne de Baudouin. D’ailleurs, j’ai rencontré le Roi, à sa demande, quelques années plus tard. Il savait que j’étais celui qui avait crié. Nous avons eu un contact positif malgré nos opinions divergentes. C’était un honnête homme. Mais pour ma part, je garde mes opinions. » Georges Glineur se souvient. En 1950, il avait trente-neuf ans. Ex-résistant, puis membre actif du Parti Communiste, il était à l’époque député de Charleroi depuis quatre ans.

Ce « Vive la république » était-il le fruit d’une initiative personnelle ?

Georges Glineur : Non, pas vraiment. La décision fut prise lors d’une réunion entre les parlementaires communistes. Nous estimions que ce « Vive la république » était la meilleure manière d’exprimer notre position politique vis-à-vis de la monarchie. Il faut évidemment tenir compte du contexte de l’époque. Nous sortions à peine de la question royale. Il y avait eu beaucoup de manifestations, parfois violentes. Enfin, le courant républicain, également au sein du Parti socialiste, était beaucoup plus affirmé qu’aujourd’hui.

Vous évoquez une décision collective des parlementaires communistes mais sur les documents sonores du 11 août 1950, on n’entend qu’une seule voix…

C’est un concours de circonstances. Ce jour-là, l’assistance était nombreuse. Mes collègues et moi-même avions été placés dans un intervalle entre les bancs. Les autres parlementaires communistes étaient derrière moi. À un certain moment, Lahaut m’a poussé dans le dos. J’ai cru que c’était le signe convenu et je me suis lancé. Les autres ont suivi, mais ils ont été submergés par les cris royalistes.

Vous n’avez donc pas crié au bon moment…

Je crois que oui. Simplement, les autres membres du groupe l’ont compris un quart de seconde trop tard. En effet, nous avions décidé que le « Vive la république » devait être lancé juste avant la prestation de serment du prince royal. Il s’agissait de bien montrer que l’on ne mettait pas en cause la personne de Baudouin. Ce n’était pas lui que nous contestions mais la fonction royale, l’institution monarchique. Du reste, Baudouin a bien compris que nous puissions défendre une telle position politique, sans pour autant l’attaquer personnellement.

Comment pouvez-vous affirmer cela ?

J’affirme cela parce que, quelques années plus tard, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec le Roi.

Dans quelles circonstances ?

En juillet 1968, alors que j’étais encore parlementaire, le Roi m’a demandé de venir le voir. Nous avons eu un entretien à bâtons rompus à propos de problèmes généraux et plus particulièrement de questions sociales. Sur le plan humain, le contact fut extrêmement positif. Je dirais même amical. Il m’a laissé l’impression d’un homme simple qui savait à la fois écouter, respecter les opinions des autres tout en exprimant franchement ses positions. J’ai eu le sentiment de rencontrer un ami qui ne partageait pas mes vues, mais qui ne refusait pas la discussion.

Savait-il que vous étiez l’auteur du fameux cri de 1950 ?

Oui, sans aucun doute.

En avez-vous parlé avec lui ?

Non. Nous n’avons pas abordé ce thème.

Revenons au mois d’août 1950. Le lendemain de la prestation de serment de Baudouin, la presse attribue aussitôt le « Vive la république » à Julien Lahaut. Pourquoi n’a-t-il pas démenti ?

Parce que de toute façon, il avait été initialement prévu qu’il se fasse entendre également. D’ailleurs, Lahaut a crié avec les autres, après la première intervention. Mais sa voix a été couverte par celles des monarchistes.

Assumant seul le « Vive la république », le leader communiste a en tous cas payé son silence sur ces événements de sa vie…

Il y a certainement un lien entre l’assassinat de Julien Lahaut et l’émoi causé dans les milieux léopoldistes par le « Vive la république ». Néanmoins, aujourd’hui encore, je me demande si l’événement du 11 août 1950 fut le principal mobile de son assassinat. À l’époque, on assistait à une campagne anticommuniste haineuse dans plusieurs pays du monde. Il y eut pratiquement simultanément des attentats contre des dirigeants communistes en France, en Italie et même au Japon. Alors, peut-être a-t-on armé un bras léopoldiste en Belgique dans le cadre d’un complot à coloration plus internationale…

N’y a-t-il pas eu un moment au cours de ces quarante années où vous avez eu envie de vous dévoiler ?

Vous savez, j’ai agi en fonction des orientations du parti. Si quelque chose devait être publiquement dévoilé à propos de cette affaire, c’était au parti communiste de le faire.

Que pensez-vous de l’intervention de Jean-Pierre Van Rossem, avant-hier, lors de la prestation de serment d’Albert II ? Si vous aviez été présent hier, auriez-vous une nouvelle fois crié « Vive la république » ?

Je le pense… Enfin, cela demanderait tout de même une longue réflexion. Aujourd’hui, je reste d’avis que la monarchie coûte cher à la collectivité et que par ailleurs il n’est pas démocratique qu’un pouvoir soit attribué sur la simple base de l’hérédité. Cela dit, le contexte actuel n’est plus celui de 1950. Je ne connais pas le bonhomme. Ni ses opinions politiques. Mais tout cela ressemble fort à un coup de publicité, à de la récupération…

Et en ce qui vous concerne ?

Il y a quarante ans, une majorité de Wallons éprouvaient une mauvaise opinion de la monarchie. Aujourd’hui, la ferveur populaire a démontré que la tendance s’est inversée. Dans ces conditions, je ne crois pas qu’un changement soit possible. Il ne faut pas avoir une mentalité de dictateur, il faut respecter l’opinion de la majorité. Mais cela ne m’empêche pas d’assumer et d’essayer de convaincre…

Lire aussi : Julien Lahaut, un assassinat politique au temps de la guerre froide : documents inédits(S’ouvre dans un nouvel onglet)

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Michel Bouffioux

Michel Bouffioux

Curieux de beaucoup de choses, je m'intéresse notamment à des dossiers sociétaux, historiques, scientifiques et judiciaires. Depuis 1987, comme le temps passe, j'ai travaillé dans les rédactions de plusieurs quotidiens et hebdomadaires belges. J'ai aussi fondé l'hebdomadaire "Le Journal du Mardi" en 1999. Depuis 2007, je fais partie de l’équipe rédactionnelle de Paris Match Belgique.

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