
Photo : Ronald Dersin.
Avec Yves Bourdon, un passionné de l’histoire de Mons pendant les deux guerres, nous voici en vue du pont-rail de Nimy. C’est à cet endroit que, dans la matinée du 23 août 1914, le lieutenant Maurice James Dease et le soldat Sidney Frank Godley s’illustrèrent et devinrent les premiers combattants britanniques de la Grande Guerre à recevoir la Victoria Cross. Auteur d’un livre extrêmement détaillé consacré à la bataille de Mons(1), Yves Bourdon raconte les combats acharnés qui eurent lieu ici : « Les Britanniques étaient attaqués de toutes parts. Dans un premier temps, leurs mitrailleuses firent beaucoup de dégâts chez leurs assaillants mais, vu leur nombre et le soutien de leur artillerie, ceux-ci prirent finalement le dessus. Bientôt, il ne resta plus qu’une seule mitrailleuse britannique. Le lieutenant Dease, bien que blessé, continuait courageusement à la faire crépiter pour barrer la route aux Allemands. Quand il fut tué, il fallut lui trouver un remplaçant pour couvrir la retraite d’une cinquantaine de Britanniques qui se trouvaient encore près du pont. C’est à ce moment que le soldat Godley se proposa. Seul, il fit face aux Allemands, permettant à ses camarades de se sauver. Sa mission accomplie et bien que blessé, il eut encore la lucidité de démonter la mitrailleuse et de la jeter dans le canal pour qu’elle ne tombe pas aux mains des ennemis. Fait prisonnier, c’est lors de sa détention en Allemagne qu’il apprendra qu’il était décoré de la Victoria Cross. »(1)
Cet épisode doit être replacé dans un contexte plus général. Les Britanniques débarquent vers la mi-août à Rouen, au Havre et à Boulogne. Ils rejoignent la frontière belge en train. Leur projet est de se regrouper avec des troupes françaises puissantes et nombreuses pour bloquer l’avance allemande. Mais le 22 août, lorsqu’ils arrivent en Belgique, la situation est loin de répondre à cette espérance : leurs alliés ont subi d’énormes pertes dans la région de Charleroi et ils battent en retraite. De plus, dans la zone de Mons-Borinage, les ennemis sont beaucoup plus nombreux que prévu ! C’est donc tardivement que les soldats de l’Empire britannique comprennent qu’ils se trouvent isolés face au rouleau compresseur allemand. De plus, ils n’ont même pas le choix du champ de bataille. Ils n’attaquent pas l’adversaire, ils l’affrontent là où ils le rencontrent. Et dans la région de Mons, ces combats improvisés se passent en zone urbaine, essentiellement dans les ruelles de cités ouvrières densément peuplées.
Au prix de lourdes pertes (près de 800 morts, quelques 4 000 blessés et prisonniers), les Britanniques font mieux que résister. Ils infligent des pertes importantes à l’envahisseur (4 900 morts, blessés et prisonniers) mais reçoivent bientôt l’ordre de battre en retraite vers la France. Quelques semaines plus tard, ces mêmes combattants contribuent à la victoire alliée sur la Marne.
Si ces soldats sont encore célébrés au-delà de la Manche, c’est bien entendu en raison de leur bravoure mais aussi en lien avec une légende. Celle des « Anges de Mons ». « Durant la nuit du 23 août, dans les environs de la chaussée de Beaumont, près des collines de Mons, la situation de la 8e brigade britannique est particulièrement critique, si pas désespérée », raconte Yves Bourdon. « Alors qu’ils sont pris en tenaille, des soldats croient distinguer dans le ciel des anges qui, vêtus en archers, leur ouvrent le chemin de la retraite. Le bruit de cette intervention céleste très english, les archers rappelant naturellement ceux des victoires de Crécy, Poitiers et Azincourt, se répandit dans la troupe. Il gagna ensuite la Grande-Bretagne et fut repris dans des journaux… Et tout le monde y crut ! De très nombreux livres, articles de journaux, mémoires ont été alors publiés sur ce sujet. Les affirmations d’un journaliste britannique qui disait avoir créé la légende de toutes pièces n’y changeront rien. Cette hallucination collective suscita une explosion de chansons, de partitions, de lithographies, de récits de plus en plus merveilleux. C’est là le pendant parfait à la sainte Jeanne d’Arc de France et quand vous parlez avec des descendants de soldats britanniques qui ont combattu à Mons, vous constatez que beaucoup y croient encore ! »
Malheureusement, il n’y eut pas que des anges à Mons en août 1914. Habités par ces démons qui reprennent trop souvent de la vigueur dans les périodes de guerre, les Allemands, ici comme ailleurs, se comportent comme des barbares et leurs adversaires britanniques sont victimes de crimes de guerre. À l’instar de ce soldat gravement blessé, évacué à la gare d’Obourg, qui est achevé à la baïonnette ou de ses compagnons d’infortune, soignés dans une ambulance de la chaussée de Bruxelles à Nimy : les Allemands mettent le feu au bâtiment. Trop affaiblis, inconscients, de nombreux soldats meurent carbonisés. Ceux qui ont la force d’essayer de s’enfuir sont arrêtés et immédiatement tués à la baïonnette. Dans l’après-midi du 23 août, lorsqu’ils rentrent dans la ville de Mons par la rue de Nimy, les Allemands sont précédés par un groupe d’une centaine d’otages. Les Anglais se refusent à tirer et les lâches progressent plus vite. D’autres civils faisant office de bouclier humain ont moins de chance ; ils perdent la vie au trou Houdard, près de la chaussée de Maubeuge.
Impossible de raconter ici toutes les atrocités commises dans les environs de Mons. Deux exemples encore, choisis parmi une multitude de faits. Dans un livre consacré aux atrocités allemandes, Joseph Cuvelier, l’archiviste général du Royaume, écrit : « Près du cimetière de Mons, l’asile des aliénés qui abritait près de 600 démentes et sur lequel flottait le drapeau de la Croix-Rouge fut livré aux flammes. Le spectacle de l’évasion des pauvres femmes fut navrant. En voyant le brasier, elles se mirent à pousser des clameurs déchirantes. Beaucoup s’enfuirent dans toutes les directions et errèrent longtemps à l’aventure. Toutes les supplications de la supérieure tendant à arrêter les ravages du fléau ne parvinrent pas à fléchir l’officier préposé à la destruction de l’énorme édifice. »
À la même source, on trouve ce récit d’actes criminels commis par les envahisseurs à Quaregnon : « M. Virgile Duez, âgé de 50 ans, et son fils Florimond, âgé de 25 ans, furent emmenés. Quand Mme Duez vit s’éloigner son mari et son fils, elle tendit vers eux les mains dans un geste d’adieu. Un soldat lui porta un coup de sabre au bras, faisant jaillir le sang par une profonde blessure. Florimond Duez voulut sauter hors de la charrette pour se porter au secours de sa mère. Un autre soldat lui plongea sa baïonnette dans le ventre, l’enleva et le jeta dans la fournaise que constituaient les maisons en feu. Il fut brûlé vif sous les yeux de sa mère et de ses cinq frères et sœurs. Quand vingt-huit malheureux prisonniers arrivèrent devant le mur de la gare, où devait avoir lieu leur exécution, on y amena ceux que le sort avait épargnés pour les faire assister au supplice. Un commandement retentit, une salve déchira l’air, et les vingt-huit hommes tombèrent en même temps. Virgile Duez, qui n’était que blessé, se releva aussitôt. Un soldat intervint encore. Il était armé d’une hache qu’il fit tournoyer et, d’un coup, décapita le malheureux devant sa femme et ses enfants qui venaient déjà d’assister à la mort horrible de leur fils et frère. L’un des enfants fut tellement frappé par cet épouvantable spectacle qu’il s’alita et mourut quelques jours plus tard. Le lendemain, trente-sept autres habitants furent mis à mort et cent trente maisons brûlées. Les survivants durent creuser des tranchées. »
Il aurait fallu aussi évoquer Jurbise, Jemappes et combien d’autres localités…
(1) Yves Bourdon, « Le Premier Choc. La Bataille de Mons », Éditions De Krijger, Mere, 2014.
(2) Joseph Cuvelier, « La Belgique et la guerre – Tome 2 : L’invasion allemande », Henri Bertels Éditeur, Bruxelles, 1921, pp. 338 et suivantes.
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