
Photos : Ronald Dersin et MRA
PLONGEON VERS LA MORT
C’est par l’évocation d’un héros belge que nous clôturons ce supplément exceptionnel de Paris Match consacrée à l’invasion de la Belgique au début de la Grande Guerre.
En août 1914, Léon Trésignies a 28 ans. Originaire de Bierghes (Brabant wallon), il est domicilié à Forest avec son épouse et son fils, un petit garçon de 3 ans. Lorsque la guerre éclate, il est rappelé au sein du 2° régiment de chasseurs à pied où il avait déjà fait son service militaire entre 1906 et 1909. Ce régiment participe, à partir du 21 août 1914, à la défense du 4° secteur de la position fortifiée d’Anvers.
Le 26 août 1914, à 9 heures du matin, dans le cadre de la première « sortie » d’Anvers de l’armée belge (lire page 145), le peloton auquel appartient Trésignies se trouve à Pont-Brûlé, sur la rive sud du canal de Willebroek, dans une tranchée abandonnée par les Allemands. Pour ces hommes dirigés par le premier sergent-major Wery, le moment est extrêmement périlleux.
Camille Buffin, se basant sur le témoignage du sous-officier, fait le récit de ces événements dans un livre paru en 1916 : « Des lignes ennemies part une pluie de balles qui rend bientôt, même pour les tireurs couchés, la position intenable. D’aucun côté la retraite n’est possible, il faut traverser le canal, coûte que coûte : un pont existe à quelques mètres, mais son tablier est levé et la manivelle du treuil se trouve sur la rive opposée. Que faire ? Le sergent essaie de construire un radeau, travail rendu presque impossible par le manque de matériaux et par la fusillade de l’ennemi. Il faut y renoncer. “Un nageur de bonne volonté pour passer le canal,” crie-t-il alors. “Présent” répond le soldat Trésignies. Et il se lève. “Mon ami, dit le sergent, il s’agit d’aller baisser le pont.” “Bien, sergent.” Et tranquillement, en s’appliquant, Trésignies sur un bout de papier écrit ces mots pour sa femme : “Adieu, c’est pour le Roi”, et confie le message à son chef (NDLR : en réalité, sur ce bout de papier, Léon Trésignies n’évoque pas le Roi ! Il écrit seulement son nom, celui de son épouse, la commune où il habite et la date). Alors, en un clin d’œil, il se déshabille et saute dans l’eau. Il nage déjà lorsque le sergent lui crie : “Trésignies, au nom du colonel, je vous nomme caporal !” Et Trésignies, ayant remercié par un sourire, traverse le canal, atteint la rive, grimpe sur la culée du pont et empoigne la manivelle. D’abord, il tourne en sens inverse et le pont se relève davantage, mais vite, il remarque son erreur et rectifie son mouvement. Le pont s’abaisse graduellement. La haute stature de l’homme se profile sur l’horizon, semblable à une statue antique. De toutes parts des coups de feu sont dirigés contre lui. Déjà Trésignies est atteint aux cuisses et aux bras ; le sang jaillit, coule en ruisselets le long de son corps ; impassible, il tourne encore, accomplissant son œuvre de délivrance, il tourne, il tourne jusqu’au moment où une dernière balle le frappe au cœur et l’abat sur la pierre bleue ; quelques soubresauts, et le corps reste inerte, la tête pendant dans le vide… » (C. Buffin, « La Belgique héroïque et vaillante. Récits de combattants », Plon, Paris, 1916, pp. 118 et 119.)
Le nom de Trésignies est aujourd’hui celui d’une rue à Bierghes. Il est aussi celui d’une caserne à Charleroi. En 1916, Camille Buffin relevait qu’« en souvenir de ce héros, le conseil communal de la ville d’Anvers a décidé qu’une des rues de la métropole porterait à l’avenir le nom du caporal Trésignies et qu’une souscription serait ouverte au profit de sa veuve ». Cet auteur ne se doutait sans doute pas que, cent ans plus tard, le conseil communal de cette même ville serait majoritairement composé de personnes relativement peu soucieuses de la pérennité de la Belgique.
Par contre, dans la petite maison de Wemmel où nous retrouvons la petite-fille du caporal, le souvenir ne s’est pas éteint et le drapeau belge flotte toujours. En nous accompagnant sur la rive du canal de Willebroek, Aimée Trésignies nous explique que toute sa vie a été marquée par l’acte d’héroïsme de son grand-père. Il est vrai que cette dame fut la marraine du 2° chasseurs et qu’elle épousa un officier qui fut le chef de corps de ce régiment !
UNE AUTRE GUERRE ALLAIT COMMENCER
Après la chute des positions fortifiées de Liège et de Namur, les échecs des offensives françaises dans l’Ardenne, en Gaume et dans l’entre-Sambre-et-Meuse, la retraite britannique dans les environs de Mons, c’est l’ensemble des armées alliées qui reculent.
À la fin du mois d’août et en septembre, les forces belges — repliées depuis le 18 août en région anversoise où se trouvait la troisième grande position fortifiée du pays — ne renoncent cependant pas à combattre l’envahisseur. Plusieurs « sorties » sont tentées. Celle du 24 août permet de libérer provisoirement Malines et même d’approcher de Bruxelles et de Louvain. L’armée allemande prend encore une fois le dessus, mais pour ce faire elle doit mobiliser cinq divisions.
Lors d’une autre sortie, entre le 9 et le 12 septembre, les Belges s’emparent d’Aarschot et libèrent les provinces d’Anvers et du Limbourg. Une victoire toute provisoire encore et chèrement payée : 8000 soldats belges meurent. Irrités par ces velléités de sursaut, les Allemands vont entamer plus vite qu’ils ne l’avaient prévu le siège de la position fortifiée d’Anvers.
Dans cette ville et ses alentours sont alors regroupés tout ce que la Belgique compte encore de combattants. Parmi eux se trouvent notamment ceux de la 4° division qui, après la prise de Namur, avaient été contraints de battre en retraite vers la France. Ces courageux, au prix d’une longue marche de plus de deux cents kilomètres, étaient arrivés jusqu’en Seine-et-Marne. Là, ils avaient pu être transportés en train jusqu’au Havre où ils avaient embarqué pour Zeebrugge, d’où ils avaient pu rejoindre Anvers.
Quelques semaines plus tard, après la chute d’Anvers et d’Ostende qui causera un important exode supplémentaire de civils vers la France, la Hollande et la Grande-Bretagne, ces braves feront partie des vaillants défenseurs qui, pendant quatre ans encore, résisteront sur la rive gauche de l’Yser.
Dans ce secteur de 40 kilomètres, depuis le littoral au nord jusqu’à Boesinghe au sud, avec quelques têtes de pont sur la rive droite, dans cette petite tranche de Belgique encore indépendante, les soldats d’Albert Ier entameront alors une autre guerre. Celle des tranchées.
Pour les civils, dans la partie conquise par l’envahisseur, commencera le temps d’une occupation très dure, source de privations et de restrictions des libertés toujours plus grandes.
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